Élie Barnavi et la mort de Mohammed Al Dura, le 30 juillet 2000

On m’a signalé un passage du dernier livre d’Élie Barnavi où il m’attribue la responsabilité de la seconde Intifada. « Un événement m’obsède, tellement il me paraît révélateur de la folie de cette vague insensée de violence comme de la difficulté à en rendre compte : l’affaire Mohammed al-Doura. Dans le journal télévisé du 30 septembre, le correspondant de France 2, Charles Enderlin, a montré et commenté la mort par balle de ce petit garçon dans les bras de son père au carrefour de Netzarim dans la bande de Gaza, et cette tragédie en direct est devenue sur-le-champ un événement planétaire. Ce fut assurément le vrai coup d’envoi de l’insurrection palestinienne, et je devine que je n’échapperai pas à la controverse qui enfle déjà. Mon Dieu, comme je hais la propagande, d’où qu’elle vienne ! » https://www.grasset.fr/livres/confessions-dun-bon-rien-9782246829072

Pour Rappel. Il y a eu, le 27 mai 2007, sur le site du Nouvel Observateur, une pétition en ma faveur.

« Voilà sept ans qu’une campagne obstinée et haineuse s’efforce de salir la dignité professionnelle de notre confrère Charles Enderlin, correspondant de France 2 à Jérusalem.

Voilà sept ans que les mêmes individus tentent de présenter comme une “supercherie” et une “série de scènes” son reportage montrant la mort de Mohammed Al-Dura, douze ans, tué par des tirs venus de la position israélienne, le 30 septembre 2000, dans la bande de Gaza, lors d’un affrontement entre l’armée israélienne et des éléments armés palestiniens. Le 19 octobre 2006, le tribunal correctionnel de Paris avait jugé le principal animateur de cette campagne, Philippe Karsenty, coupable de diffamation. L’arrêt rendu le 21 mai 2007 par la cour d’appel de Paris, saisie par Philippe Karsenty, reconnaît que les propos tenus par ce dernier portaient “incontestablement atteinte à l’honneur et à la réputation des professionnels de l’information”, mais admet, curieusement, la “bonne foi” de Philippe Karsenty qui “a exercé son droit de libre critique” et “n’a pas dépassé les limites de la liberté d’expression”. Cet arrêt qui relaxe Philippe Karsenty nous surprend et nous inquiète.

Il nous surprend, car il accorde la même crédibilité à un journaliste connu pour le sérieux et la rigueur de son travail, qui fait son métier dans des conditions parfois difficiles et à ses détracteurs engagés dans une campagne négation et de discrédit, qui ignorent tout des réalités du terrain et n’ont aucune expérience du journalisme dans une zone de conflit. Il nous inquiète, car il laisse entendre qu’il existerait désormais à l’encontre des journalistes une “permission de diffamer” qui permettrait à chacun, au nom de la “bonne foi”, du “droit de libre critique” et de la “liberté d’expression” de porter atteinte impunément “à l’honneur et à la réputation des professionnels de l’information”. Au moment où la liberté d’action des journalistes est l’objet d’attaques répétées, nous rappelons notre attachement à ce principe fondamental, pilier de la démocratie, et nous renouvelons à Charles Enderlin notre soutien et notre solidarité1. »

http://tempsreel.nouvelobs.com/actualite/media/20080604.OBS7106/pour-charles-enderlin.html.

Elie Barnavi n’a pas aimé cette pétition. Furieux il réagit dans un article publié par Marianne le  7 juin 2008. Reprenant la thèse conspirationniste selon laquelle Al Dura ne serait pas mort..

Le 30 septembre 2000, une scène insoutenable faisait le tour du monde. Au carrefour de Netzarim, à la lisière de la bande de Gaza, un petit garçon était tué par balle dans les bras de son père, qui tentait pathétiquement de le protéger. Commentée en « prime time » par Charles Enderlin, le correspondant de France 2 à Jérusalem, l’image atroce offrait à la deuxième Intifada, qui venait à peine de commencer, son premier martyr, un cri de ralliement et un inépuisable thème de pro­pagande. Depuis que juifs et Arabes s’affrontent sur ce bout de terre, rien n’a eu un effet aussi dévastateur sur l’image d’Israël et de ses armes que la mort du petit Mohammed al-Doura, Seule la tuerie de Deir Yassin, le 9 avril 1948, a eu des conséquences plus graves. Telle est la puissance de la télévision.

En arrivant à Paris, trois mois plus tard, j’ai dû m’intéresser, malgré moi, à une affaire al-Doura qui refusait de se faire oublier. Des esprits bien intention­nés voulaient enrôler l’ambassade d’Israël dans une croisade contre France 2 ;des journalistes moins bien intentionnés souhaitaient savoir ce que l’humaniste et homme de gauche, que j’étais censé être, pensait de l’assassinat en direct d’un enfant .J’expliquais aux uns qu’il valait mieux ne pas remuer cette boue, que le mal était fait et qu’il n’y avait, à s’acharner contre l’évidence des images, que des coups à prendre, Aux autres, que moi aussi j’avais été bouleversé par l’in­dicible horreur de la mort d’un enfant, mais que ce  n’était certes pas un « assassinat », l’armée d’Israël, que j’avais quelque raison de connaître de l’intérieur, n’ayant pas l’habitude de massacrer des enfants, et que le seul moyen d’éviter d’autres affaires al-Doura était de mettre fin à la violence et de retourner à la table des négociations. J’avais raison avec ceux-ci, mais peut-être tort avec ceux-là. En effet,l’acharnement de quelques francs-tireurs – pas tous des sionistes excités – mit au jour des faits troublants qui jetaient un doute sérieux sur la version des faits offerte par France 2. Ainsi, il s’avéra bientôt que Talal Abou Rahma, le cameraman d’Enderlin – lequel n’était pas présent sur les lieux lors des faits – n’était point ce profession­nel au-dessus de la mêlée que vantait son patron, mais, de son propre aveu – et il s’en faisait gloire -, un propagandiste au service de la cause palestinienne. Bien plus tard, on devait apprendre aussi queles cicatrices exhibées par le père de Mohammed étaient dues à des coups de couteau [et de hache – NDLR d’upjf.org] subis au cours d’une rixe à Gaza et soignés dans un hôpital israélien. Et bien d’autres choses encore. Petit à petit, au fil des mois et des années, des enquêtes, des polémiques et des procèsle tableau se brouilla encore davantage. II existe déjà une épaisse littérature à ce sujet, qui charrie le meilleur et le pire. La querelle se noua autour des rushes, dont on n’avait monté qu’une petite partie. Que cachaient les autres ? L’agonie de l’en­fant, qu’Enderlin disait avoir voulu épargner à ses téléspectateurs ? Ou des images moins douloureuses, mais aussi plus préjudiciables à sa version des événe­ments ? Sous la pression, France 2 finit par permettre à des happy few triés sur le volet, de les visionner. On découvrit que la plupart des « affrontements » filmés avant la scène finale étaient du théâtre au bénéfice des caméras. Et l’on a vu le petit Mohammed lever la tête après les tirs censés l’avoir tué et jeter un regard furtif à la caméra. France 2 perdit de sa superbe ; ce qui nous était présenté comme vérité dure comme roc, en octobre 2000, dans la bouche du médiateur de la chaîne, ne fut plus, dans celle de sa directrice, qu’aveu désolé d’ignorance, quatre ans plus tard. Alors, que s’est-il vraiment passé,ce tragique 30 septembre, au carrefour de Netzarim ? Je ne sais pas. Ce que je sais, c’est que l’on est en droit de se poser des questions déplaisantes, et que celles-ci méritent une réponse honnête. Or, la presse française a été, là-dessus, d’une totale discrétion. N’est-il pas étonnant que le Monde fut le seul organe de presse national à rendre compte du procès gagné devant la 11e chambre de la cour d’appel, par Philippe Karsenty, cet animateur d’un site de « notation des médias », accusé de diffamation par Enderlin et France 2 ? Ce n’était pourtant pas une mince affaire que ce procès intenté par la principale chaîne publique française, et qui touche à la déontologie du métier de journaliste, la presse internationale ne s’y est pas trompée, qui s’en est fait largement l’écho.

A qui la faute de cette omerta ? A l’esprit de corps, pardi. Charles Enderlin est un journaliste chevronné et respectable ; or, un tel journaliste ne saurait manquer aux règles élémentaires de la pro­fession ; donc, Charles Enderlin n’a pas fauté. Allons, messieurs les Journalistes, vous savez bien que ce syllogisme est vicié, et que nul n’a le monopole de la vérité, dont les voies sont parfois tortueuses et inattendues. J’imagine qu’une pétition va bientôt circuler, où il sera question de l’honneur bafoué d’un confrère injustement décrié par une meute de sionistes d’extrême droite. Nous n’en serons pas plus avancés pour autant, ni Charles, ni vous, ni les citoyens de ce pays, encore moins la vérité. Alors, plutôt que de confondre dans un même opprobre ceux qui doutent parce qu’ils veulent com­prendre, et ceux qui condamnent parce que la haine partisane leur tient lieu de jugeote, mieux vaudrait vous rallier à l’idée d’une commission d’enquête indépendante. Car il y va de l’honneur de votre pro­fession, le chien, de garde de la démocratie, dit-on. 

Ma Réponse, parue dans Marianne le 25 juin 2007 :

Cher Elie Barnavi Vous avez toujours su défendre avec talent les positions israéliennes et j’attendais votre intervention dans ce débat avec curiosité ; mais, là, vous m’avez étonné. Ancien ambassadeur, vous avez certainement un niveau d’habilitation « sécuritaire » vous permettant l’accès à certains dossiers du Shabak, le service de sécurité intérieure israélien. Un simple coup de fil à Tel Aviv vous aurait évité de publier des inexactitudes. Pour le Shabak, Talal Abou Rahmeh qui a filmé la mort de Mohammed A-Dura, n’est pas un propagandiste palestinien et n’est soupçonné d’aucune activité subversive anti-israélienne comme vous l’affirmez. La réponse que nous avons reçue de ce service – et d’autres – lorsqu’il a fallu obtenir pour Talal une autorisation d’entrée en territoire israélien, était la suivante : « Il est blanc comme neige ». Les accusations que vous portez contre lui sont fausses et inadmissibles.

Vous mettez en doute la crédibilité des rushes tournés par Talal. Là aussi, je dois prouver que l’absurde est faux. Que des images tournées par un cameraman sous le feu ne sont pas l’équivalent d’une caméra de surveillance, comme dans un supermarché… Oui, Talal n’a filmé que ce que les circonstances permettaient. Ces scènes d’Intifada ont également été tournées par d’autres cameramen qui se trouvaient sur place, notamment d’Associated Press et de Reuters. De nombreux confrères y étaient dès le lendemain, le 1er octobre 2000, ainsi que les jours et les semaines suivantes. Plusieurs se sont retrouvés, couchés au sol, entre deux feux.

Nous avons présenté à la justice des témoignages qui contredisent l’opinion de vos « experts » parisiens. Pourquoi vous contentez-vous de l’avis de gens qui n’ont jamais mis les pieds à Gaza, ou assisté à ce genre d’affrontement ? Pour notre part, lorsque cette campagne de diffamation a débuté, nous avons présenté les images à un médecin légiste, qui a conclu que les mouvements de l’enfant étaient consistants avec l’agonie. (Selon le dictionnaire : les instants qui précèdent la mort). Selon vous les cicatrices du père, Jamal a-Dura, seraient dues à des coups de couteau, et donc, ne proviendraient pas de balles reçues le 30 septembre 2000 à Netzarim. Si vous aviez contacté Jamal avant de publier votre éditorial, il vous aurait décrit les soins qu’il a reçus à l’hôpital Shifa de Gaza ; [il vous aurait] communiqué les radios qui montrent sa blessure au bassin. Le compte-rendu des opérations subies à l’hôpital militaire d’Amman, où, d’ailleurs, il a reçu les visites de deux journalistes israéliens, Tom Segev et Semadar Peri, également du Roi Abdallah. Croyez-vous qu’il [le roi] aurait serré la main d’un imitateur ?

Vous laissez entendre qu’il y aurait « bien d’autres choses ». Jamal aurait des choses à cacher. Décryptage : l’accusation circule sur le net : trafiquant de drogue, il aurait été blessé au cours d’une bagarre avec d’autres narcos… Problème : Israël n’accorde pas de permis de travail à de tels criminels. Or, Jamal a travaillé – en toute légalité – chez une enseignante de l’université de Tel Aviv, qui le raconte dans un livre. Soyons logiques : cela fait beaucoup d’acteurs. Des centaines de jeunes Palestiniens devant la position israélienne de Netzarim à Gaza, les médecins palestiniens, les chirurgiens jordaniens, le roi Abdallah, les cameramen d’AP et de Reuters. Et les services de renseignement israéliens n’auraient pas la moindre preuve ?

Vous proposez une enquête internationale mais sur quoi ? Les accusations contre France 2 et moi-même portent sur une mise en scène avec fausses blessures du père et fausse mort de l’enfant. Nous avons depuis longtemps indiqué que nous étions favorables à une expertise médicale réalisée par des experts internationaux sur l’origine des cicatrices (déjà publiquement montrées) de Jamal Al-Dura. De même, le père de Mohammed est d’accord pour que l’on procède à l’exhumation du corps de l’enfant pour réaliser des tests ADN (sous expertise internationale). De notre côté, nous attendons la preuve de ce qu’affirme notre accusateur depuis des années : « Mohammed est vivant et vend des fruits à Gaza ». Quant à la comparaison avec le massacre de Deir Yassin, en 1948, qui, selon vous, « seul, aurait eu des conséquences plus graves » je vous en laisse l’entière responsabilité.

Le 28 février 2012, la Cour de cassation a cassé le jugement en appel relaxant Philippe Karsenty. Le 26 juin 2013, la cour d’appel de Paris l’a condamné pour diffamation à nous verser 7 000 euros de dommages et intérêts. En 2017, Karsenty -( dont Barnavi, on l’a vu, défendait la thèse conspirationniste-)a publié des entretiens avec Renaud Camus intitulé : Dernière chance avant le grand remplacement. La Maison d’Édition.   

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