Israël et l’apartheid

Le terme circule en Israël depuis des décennies, pour qualifier l’occupation des territoires palestiniens. En 1976, déjà Yitzhak Rabin, Premier ministre, mettait en garde : « en l’absence d’accord, Israël risquerait de devenir un état apartheid ». En 2007, les dirigeants de Meretz, Soulamit Aloni, et Yossi Sarid accusaient : « Israël impose une forme d’apartheid à la population palestinienne [dans les territoires occupés] ». La même année, Ehoud Olmert, chef du gouvernement : « Si la solution à deux États devient impossible, Israël se retrouvera dans la même situation que l’Afrique du sud, face à un combat [palestinien] pour l’égalité du droit de vote et ce sera la fin d’Israël ». En 2017, Ehoud Barak, ancien Premier ministre : « Israël se trouve sur la pente glissante vers l’apartheid ». Plus récemment, Yehudit Karp, ancienne adjointe au procureur général : « c’est le terme utilisé par la loi internationale pour qualifier le genre de régime mis en place par Israël dans les territoires occupés ».

Le 21 janvier 2021, B’Tselem, l’ONG israélienne de défense des droits de l’homme dans les territoires occupés, est allé encore plus loin : « Le régime mis en place par Israël dans l’ensemble des territoires qu’il contrôle est un régime d’apartheid. Le principe à la base d’un large éventail de politiques israéliennes est le suivant : « promouvoir et perpétuer la suprématie d’un seul groupe – les Juifs – sur un autre – les Palestiniens » https://www.btselem.org/apartheid

Pour asseoir son argumentation, B’Tselem place sur le même plan deux statuts entièrement différents : le territoire souverain d’Israël et les territoires conquis lors de la guerre de juin 1967, qu’Israël, puissance occupante selon la législation internationale, devrait gérer en fonction de la 4ème Convention de Genève de 1949, relative à la protection des populations civiles, et l’article 46 de la Convention de La Haye de 1907 sur le respect de la propriété privée.

L’ONG relève quatre formes de mesures discriminatoires mises en place par Israël à l’égard des non-juifs :

A : la liberté d’immigration réservée exclusivement aux non-juifs. (C’est la loi du retour qui autorise à toute personne qui a au moins un grand-parent ou un conjoint juif de venir s’installer en Israël.)

B : Les saisies de terres, le développement foncier allant en priorité aux localités juives. À Jérusalem-Est, cette politique est appelée « judaïsation ». ». Par exemple, le texte, adopté en 1950, qui place sous la responsabilité de l’État les biens abandonnés par les Palestiniens après la guerre de 1948. Cette loi a été « mise à jour » en 1970, conséquence de la guerre de Six jours en 1967 après la conquête de Jérusalem-Est. Elle permet aux Juifs israéliens de récupérer les propriétés perdues au cours de la guerre de 48, lorsque l’armée jordanienne avait occupé le secteur. (Les autorités israélienne entendent expulser des familles palestiniennes habitant les quartiers de Silwan et Cheikh Jerrah, et installer à leur place des juifs)

C : Restriction de déplacement de Palestiniens. Cela concerne exclusivement les résidents arabes des territoires conquis en juin 1967, en Cisjordanie, à Gaza et dans une certaine mesure à Jérusalem-Est où les Palestiniens n’ont qu’un droit de résidence qui peut être révoqué s’ils quittent la ville pendant plus de 5 ans.

D : Déni du droit des Palestiniens à une participation politique et relève surtout le déni de démocratie en Cisjordanie où l’Autorité autonome est devenue une forme d’autocratie.

( B’Tselem n’évoque pas le régime dictatorial du Hamas à Gaza.)

Selon B’Tselem, tout cela rappelle les mesures utilisées par le régime sud-africain qui cherchait à préserver la suprématie des citoyens blancs. Mais, elle relève des différences entre les deux régimes. Par exemple : « la division en Afrique du Sud était basée sur la race et la couleur de peau, alors qu’en Israël elle est basée sur la nationalité et l’ethnicité.  Dans l’espace public, elle se manifestait sous la forme d’une séparation contrôlée, formelle, publique, entre les personnes, basée sur la couleur de peau ; un degré de visibilité – qu’Israël évite habituellement. »

L’ONG cite en particulier la loi Israël-État-nation du peuple juif que Benjamin Netanyahu avait fait adopter par la Knesset le 19 juillet 2018.  C’est un texte qui mène à la transformation d’Israël en une ethnocratie. Je l’avais analysé dans le Monde Diplomatique : https://www.monde-diplomatique.fr/2018/09/ENDERLIN/59027  Mais, la Cour suprême israélienne a jugé que cette loi ne retirait aucun droit individuel aux non-juifs, tels qu’ils sont prévus par d’autres lois constitutionnelles. Chaque jugement citant ce texte peut faire l’objet d’appels devant des cours de justice. Par exemple dans l’affaire de Carmiel : https://www.haaretz.com/israel-news/.premium-appeals-court-invalidates-lower-court-s-reliance-on-controversial-nation-state-law-1.9511612

Dans son rapport publié le 1er février dernier, Amnesty International, a suivi l’ONG israélienne, et condamne : « L’apartheid israélien envers le peuple palestinien. Un système cruel de domination et un crime contre l’humanité ». Ce texte décrit, sur 280 page, les atteintes aux droits de l’homme en Israël et dans les territoires occupés. Cela, pour conclure qu’elles correspondent au crime d’apartheid tel qu’il est défini par la résolution 3068 de l’assemblée générale des Nations Unies du 30 novembre 1973, et reconnu par le statut de Rome de 2002 instituant la Cour pénale internationale. Amnesty entend donc jouer le rôle de procureur de la Cour de La Haye et affirme :

« Démanteler ce cruel système d’apartheid est essentiel pour les millions de Palestiniens qui vivent aujourd’hui en Israël et dans les Territoires palestiniens occupés, ainsi que pour le retour des réfugiés palestiniens qui sont toujours déplacés dans les pays voisins souvent à une centaine de kilomètres de lieu d’origine afin que ces personnes puissent jouir de leurs droits humains sans subir de de discrimination. » https://www.amnesty.org/fr/latest/campaigns/2022/02/israels-system-of-apartheid/

Là, en prônant le droit au retour des réfugiés palestiniens, Amnesty International va bien au-delà des positions de l’OLP. Que ce soit au cours des premières rencontres secrètes d’Issam Sartaoui avec des représentants de la gauche israélienne dés 1976, jusqu’aux pourparlers secrets israélo-palestiniens de Paris et Bruxelles en 1986, puis dans le cadre du processus d’Oslo à partir de 1993, jamais les négociateurs palestiniens n’ont exigé le droit au retour des réfugiés. Lors du sommet de Camp David en juillet 2000 entre Yasser Arafat et Ehoud Barak, il a été uniquement question de permettre l’arrivée en Israël de quelques milliers de réfugiés palestiniens du Liban dans le cadre de réunifications de familles. Sur cet épisode, voir le chapitre 4 de mon « Le rêve brisé. Histoire de l’échec du processus de paix au Proche-Orient. 1995-2002. »  

En Israël, Molly Malekar, la directrice de la section locale d’Amnesty, a critiqué le rapport publié par sa maison mère. « Ce qui me gêne, dit-elle, ce n’est pas l’affirmation selon laquelle Israël commet l’apartheid selon la loi internationale – là, existe un réel débat- mais plutôt le fait qu’Amnesty dont le but est de promouvoir les droits humains, ne devrait pas se concentrer sur des définitions théoriques. Lorsque nous publions un rapport la seule question importante est de savoir ce que nous voulons réaliser ainsi. » Malekar critique la position d’Amnesty envers les citoyens arabes d’Israël. : « Ils sont considérés comme des victimes passives d’apartheid, dénués de droits. Amnesty les transforme en victimes passives. C’est inexact et inutile. Il y a une discrimination envers les Palestiniens citoyens d’Israël, mais ils ont des droits, certains occupent des positions [importantes]. Ils font campagne et cela doit être reconnu, apprécié et encouragé ». Plusieurs membres de la section locale d’Amnesty sont en désaccord avec cette prise de position de leur présidente.

Pour sa part, Michael Lynk, le rapporteur spécial de l’ONU sur la situation dans les territoires palestiniens, a enfoncé le clou. Dans son rapport final au Conseil des droits de l’Homme de l’Onu à Genève, publié le 25 mars dernier, il accuse la communauté internationale d’avoir permis à Israël d’instaurer un régime d’apartheid dans les territoires palestiniens : « l’occupation israélienne, à présent dans sa 55e année, et dont on est loin de voir la fin, est devenue de plus en plus ancrée et répressive ». Mais il n’évoque pas une situation d’apartheid sur le territoire souverain d’Israël.   https://www.ohchr.org/en/press-releases/2022/03/israels-55-year-occupation-palestinian-territory-apartheid-un-human-rights.

Il faut relever qu’en Israël, l’actuelle coalition gouvernementale dépend du vote du parti islamiste. Des députés arabes président régulièrement des séances de la Knesset. Le ministre du développement régional est un musulman… Il faudrait rappeler les nombreux Arabes israéliens directeurs de banques, directeurs d’hôpitaux, patrons de grands services hospitaliers, universitaires, etc. On n’imagine pas cela en Afrique du Sud, à l’époque de l’apartheid. De ce point de vue, la comparaison est pour le moins inexacte.

Occupation militaire et apartheid ?

Après la guerre de Six jours en juin 1967, le gouvernement israélien a décidé de ne pas utiliser le terme de « territoires occupés » (Kvoushim en hébreu) et donc de ne pas appliquer les conventions internationales au pied de la lettre. Au fil des ans, la dénomination a évolué pour devenir « Shtahim Mouhzakim » ce qui signifie « tenus » et donc « administrés ». Plus récemment, une partie de la droite a inventé le terme :

« Territoires disputés », et donc …. négociables !  Sous l’influence de la droite nationaliste et des sionistes religieux, la Cisjordanie est appelée « Judée Samarie », selon le terme biblique.

La Cour suprême israélienne n’a jamais utilisé le terme d’occupation, mais a jugé, le 23 octobre 1979, que les gouvernements israéliens appliquaient la quatrième convention et donc « que les opérations militaires des forces de défense israéliennes, dans la mesure où elles affectent des civils, sont régies par la quatrième convention de La Haye concernant les lois et coutumes de la guerre sur terre de 1907… et par la convention de Genève relative à la protection des personnes civiles en temps de guerre de 1949 ». Les juges ont interdit la saisie de terres privées palestiniennes afin d’y installer des colonies juives. Pour contourner la juridiction internationale et un jugement éventuel de la Cour suprême israélienne, les autorités israéliennes veillent à n’autoriser la colonisation que sur des terres domaniales, le cadastre de la Cisjordanie étant établi sur la base du cadastre ottoman. Voir mon analyse : https://www.cairn.info/revue-le-debat-2017-1-page-72.htm

Plus d’un demi-million de colons israéliens vivent aujourd’hui sur 60 % du territoire cisjordanien virtuellement annexé, et où les Palestiniens n’ont quasiment pas le droit de construire. Une situation facilitée par l’Autorité autonome dirigée par l’OLP et qui administre les grandes villes palestiniennes, toujours dans le cadre des Accords d’Oslo de 1995.  Cela permet à Israël – tout en maintenant le contrôle militaire de l’ensemble du territoire- de se considérer libéré de toute obligation envers cette population. L’Autonomie est en partie financée par la communauté internationale, dont l’Union Européenne, qui, ainsi, permet le maintien de l’occupation sans qu’Israël ne dépense un seul Shekel pour la population palestinienne. La police palestinienne assure l’ordre dans les grandes villes de Cisjordanie et coopère avec l’armée et les services israéliens. Pour reprendre l’analyse de Samy Cohen, politiste, (directeur de recherche émérite à Sciences Po) : « La réalité en Cisjordanie est celle d’un régime ségrégationniste, mais l’intention et l’idéologie ne sont pas comparables à celles de l’Afrique du Sud ».

Maître Michael Sfard, un des principaux défenseurs des droits humains devant la Justice israélienne, a analysé la notion d’apartheid dans une opinion publiée en juin 2020. Il conclut : « Le gouvernement israélien procède à une « annexion graduelle » en Cisjordanie, et œuvre vers l’annexion totale ou d’une partie seulement de ce territoire. Du point de vue administratif, l’annexion signifierait la révocation du régime militaire dans ces zones et l’extension de pouvoirs détenus par les autorités civiles israéliennes en Cisjordanie. La poursuite de l’annexion rampante, l’annexion d’une partie de la Cisjordanie, en y imposant la loi et l’administration israélienne, représenterait un amalgame de régimes juridiques. Cela renforcerait l’argument […], que le crime d’apartheid n’est pas commis uniquement en Cisjordanie et que le régime israélien dans son ensemble est un régime d’apartheid. »    

Pour l’heure, aucun gouvernement israélien n’a adopté de loi imposant la souveraineté d’Israël, sur tout ou une partie de la Cisjordanie. Ce territoire est toujours sous occupation militaire. Et il est impossible de comparer ce régime d’occupation militaire imposé aux Palestiniens avec la situation des Arabes palestiniens citoyens d’Israël. Il s’agit de deux situations entièrement différentes. Pour reprendre la formule du Professeur Jean-Paul Chagnollaud : « Les Palestiniens – Arabes Israéliens se battent pour l’égalité, les Palestiniens des territoires occupés se battent pour la liberté ».

La division

Ces initiatives de B’Tselem et d’Amnesty International divisent les organisations anti annexionnistes en Israël. Plusieurs, parmi lesquelles, La paix Maintenant, Adalah, Standing Together, Yesh Din, etc. refusent d’entrer dans le débat, considérant que cela ne ferait qu’affaiblir leur combat contre l’occupation. Mais cela les place en porte à faux avec les mouvements propalestiniens à l’étranger. Grégory Mauzé, sur le site Orient XXI, évoque ainsi « L’embarras du « camp de la paix [1]» sur l’apartheid israélien. » et accuse : « les états d’âme du « camp de la paix » constituent un point d’appui pour la propagande israélienne afin de balayer les analyses juridiques étayées » L’article ne mentionne pas l’opinion contradictoire publiée par l’avocat Michael Sfard que l’on ne peut certainement pas accuser de participer à « la propagande israélienne ».  https://orientxxi.info/magazine/l-embarras-du-camp-de-la-paix-sur-l-apartheid-israelien,5516

La qualification d’Israël en État apartheid peut-elle entrainer des sanctions internationales envers Israël, comme ce fut le cas pour l’Afrique du Sud ? À ce stade, cela parait peu envisageable. Une décision en ce sens devrait être prise par les juges de la Cour pénale de La Haye, or Israël et les États-Unis ne sont pas signataires du statut de Rome fondateur de cette juridiction. Surtout, jamais la communauté internationale n’a imposé de sanctions à Israël pour l’obliger ne serait-ce qu’à réduire le rythme des constructions dans les colonies ou détruire moins de maisons palestiniennes. À ce sujet, la dernière résolution 2334 du Conseil de Sécurité des Nations Unies, datée du 23 décembre 2016, est restée lettre morte. Adoptée par 14 voix et une abstention – celle des États-Unis- elle demandait à Israël qu’il arrête immédiatement et complètement toutes ses activités de peuplement dans le Territoire palestinien occupé, y compris Jérusalem. Il en est de même pour toutes les résolutions condamnant Israël adoptée par le Conseil des droits de l’Homme de l’Onu.

Pour les organisations propalestiniennes comme BDS, cette notion d’Israël-État-apartheid est arrivée comme du pain béni, car, pour l’heure le boycott des colonies – et pour certains d’Israël dans son ensemble- n’a donné que des résultats très limités. À part quelques désinvestissements de la part de sociétés européennes qui ont cessé de faire des affaires directement ou indirectement avec Israël, leurs campagnes n’ont pas réduit le rythme de la colonisation. Aucune pression sur les instances ou un gouvernement n’a amené l’Europe à appliquer strictement ses propres règlements sur l’origine des produits israéliens. Au contraire on trouve toujours des produits provenant des colonies dans les supermarchés européens

En fait les relations internationales d’Israël sont au beau fixe, les diverses chancelleries se contentant, de temps à autre, de condamner la politique de colonisation, sans aller plus loin. Jamais les relations économiques, commerciales, scientifiques entre Israël et l’Union Européenne n’ont été aussi importantes. Ce n’est pas tout. Une partie du monde arabe se détourne du problème palestinien. Depuis des lustres, la Ligue arabe n’applique pas ses décisions d’apporter un soutien financier aux Palestiniens. Ce n’est pas un hasard, si dans le cadre des accords d’Abraham, le Maroc, les Émirats Arabes Unis, le Bahreïn, ont conclu des accords de coopération militaire sans précédents avec Israël, mais n’exigent pas du gouvernement israélien qu’il fasse la moindre concession aux Palestiniens.

Face à ces échecs, il serait peut-être temps que les organisations et mouvements qui se battent pour la paix au Proche Orient changent de stratégie et fassent des propositions concrètes. Par exemple en exigeant de l’Union Européenne qu’elle cesse le financement de l’Autorité palestinienne, élément central de l’occupation israélienne.  


[1] Les guillemets sont de G. Mauzé

Élie Barnavi et la mort de Mohammed Al Dura, le 30 juillet 2000

On m’a signalé un passage du dernier livre d’Élie Barnavi où il m’attribue la responsabilité de la seconde Intifada. « Un événement m’obsède, tellement il me paraît révélateur de la folie de cette vague insensée de violence comme de la difficulté à en rendre compte : l’affaire Mohammed al-Doura. Dans le journal télévisé du 30 septembre, le correspondant de France 2, Charles Enderlin, a montré et commenté la mort par balle de ce petit garçon dans les bras de son père au carrefour de Netzarim dans la bande de Gaza, et cette tragédie en direct est devenue sur-le-champ un événement planétaire. Ce fut assurément le vrai coup d’envoi de l’insurrection palestinienne, et je devine que je n’échapperai pas à la controverse qui enfle déjà. Mon Dieu, comme je hais la propagande, d’où qu’elle vienne ! » https://www.grasset.fr/livres/confessions-dun-bon-rien-9782246829072

Pour Rappel. Il y a eu, le 27 mai 2007, sur le site du Nouvel Observateur, une pétition en ma faveur.

« Voilà sept ans qu’une campagne obstinée et haineuse s’efforce de salir la dignité professionnelle de notre confrère Charles Enderlin, correspondant de France 2 à Jérusalem.

Voilà sept ans que les mêmes individus tentent de présenter comme une “supercherie” et une “série de scènes” son reportage montrant la mort de Mohammed Al-Dura, douze ans, tué par des tirs venus de la position israélienne, le 30 septembre 2000, dans la bande de Gaza, lors d’un affrontement entre l’armée israélienne et des éléments armés palestiniens. Le 19 octobre 2006, le tribunal correctionnel de Paris avait jugé le principal animateur de cette campagne, Philippe Karsenty, coupable de diffamation. L’arrêt rendu le 21 mai 2007 par la cour d’appel de Paris, saisie par Philippe Karsenty, reconnaît que les propos tenus par ce dernier portaient “incontestablement atteinte à l’honneur et à la réputation des professionnels de l’information”, mais admet, curieusement, la “bonne foi” de Philippe Karsenty qui “a exercé son droit de libre critique” et “n’a pas dépassé les limites de la liberté d’expression”. Cet arrêt qui relaxe Philippe Karsenty nous surprend et nous inquiète.

Il nous surprend, car il accorde la même crédibilité à un journaliste connu pour le sérieux et la rigueur de son travail, qui fait son métier dans des conditions parfois difficiles et à ses détracteurs engagés dans une campagne négation et de discrédit, qui ignorent tout des réalités du terrain et n’ont aucune expérience du journalisme dans une zone de conflit. Il nous inquiète, car il laisse entendre qu’il existerait désormais à l’encontre des journalistes une “permission de diffamer” qui permettrait à chacun, au nom de la “bonne foi”, du “droit de libre critique” et de la “liberté d’expression” de porter atteinte impunément “à l’honneur et à la réputation des professionnels de l’information”. Au moment où la liberté d’action des journalistes est l’objet d’attaques répétées, nous rappelons notre attachement à ce principe fondamental, pilier de la démocratie, et nous renouvelons à Charles Enderlin notre soutien et notre solidarité1. »

http://tempsreel.nouvelobs.com/actualite/media/20080604.OBS7106/pour-charles-enderlin.html.

Elie Barnavi n’a pas aimé cette pétition. Furieux il réagit dans un article publié par Marianne le  7 juin 2008. Reprenant la thèse conspirationniste selon laquelle Al Dura ne serait pas mort..

Le 30 septembre 2000, une scène insoutenable faisait le tour du monde. Au carrefour de Netzarim, à la lisière de la bande de Gaza, un petit garçon était tué par balle dans les bras de son père, qui tentait pathétiquement de le protéger. Commentée en « prime time » par Charles Enderlin, le correspondant de France 2 à Jérusalem, l’image atroce offrait à la deuxième Intifada, qui venait à peine de commencer, son premier martyr, un cri de ralliement et un inépuisable thème de pro­pagande. Depuis que juifs et Arabes s’affrontent sur ce bout de terre, rien n’a eu un effet aussi dévastateur sur l’image d’Israël et de ses armes que la mort du petit Mohammed al-Doura, Seule la tuerie de Deir Yassin, le 9 avril 1948, a eu des conséquences plus graves. Telle est la puissance de la télévision.

En arrivant à Paris, trois mois plus tard, j’ai dû m’intéresser, malgré moi, à une affaire al-Doura qui refusait de se faire oublier. Des esprits bien intention­nés voulaient enrôler l’ambassade d’Israël dans une croisade contre France 2 ;des journalistes moins bien intentionnés souhaitaient savoir ce que l’humaniste et homme de gauche, que j’étais censé être, pensait de l’assassinat en direct d’un enfant .J’expliquais aux uns qu’il valait mieux ne pas remuer cette boue, que le mal était fait et qu’il n’y avait, à s’acharner contre l’évidence des images, que des coups à prendre, Aux autres, que moi aussi j’avais été bouleversé par l’in­dicible horreur de la mort d’un enfant, mais que ce  n’était certes pas un « assassinat », l’armée d’Israël, que j’avais quelque raison de connaître de l’intérieur, n’ayant pas l’habitude de massacrer des enfants, et que le seul moyen d’éviter d’autres affaires al-Doura était de mettre fin à la violence et de retourner à la table des négociations. J’avais raison avec ceux-ci, mais peut-être tort avec ceux-là. En effet,l’acharnement de quelques francs-tireurs – pas tous des sionistes excités – mit au jour des faits troublants qui jetaient un doute sérieux sur la version des faits offerte par France 2. Ainsi, il s’avéra bientôt que Talal Abou Rahma, le cameraman d’Enderlin – lequel n’était pas présent sur les lieux lors des faits – n’était point ce profession­nel au-dessus de la mêlée que vantait son patron, mais, de son propre aveu – et il s’en faisait gloire -, un propagandiste au service de la cause palestinienne. Bien plus tard, on devait apprendre aussi queles cicatrices exhibées par le père de Mohammed étaient dues à des coups de couteau [et de hache – NDLR d’upjf.org] subis au cours d’une rixe à Gaza et soignés dans un hôpital israélien. Et bien d’autres choses encore. Petit à petit, au fil des mois et des années, des enquêtes, des polémiques et des procèsle tableau se brouilla encore davantage. II existe déjà une épaisse littérature à ce sujet, qui charrie le meilleur et le pire. La querelle se noua autour des rushes, dont on n’avait monté qu’une petite partie. Que cachaient les autres ? L’agonie de l’en­fant, qu’Enderlin disait avoir voulu épargner à ses téléspectateurs ? Ou des images moins douloureuses, mais aussi plus préjudiciables à sa version des événe­ments ? Sous la pression, France 2 finit par permettre à des happy few triés sur le volet, de les visionner. On découvrit que la plupart des « affrontements » filmés avant la scène finale étaient du théâtre au bénéfice des caméras. Et l’on a vu le petit Mohammed lever la tête après les tirs censés l’avoir tué et jeter un regard furtif à la caméra. France 2 perdit de sa superbe ; ce qui nous était présenté comme vérité dure comme roc, en octobre 2000, dans la bouche du médiateur de la chaîne, ne fut plus, dans celle de sa directrice, qu’aveu désolé d’ignorance, quatre ans plus tard. Alors, que s’est-il vraiment passé,ce tragique 30 septembre, au carrefour de Netzarim ? Je ne sais pas. Ce que je sais, c’est que l’on est en droit de se poser des questions déplaisantes, et que celles-ci méritent une réponse honnête. Or, la presse française a été, là-dessus, d’une totale discrétion. N’est-il pas étonnant que le Monde fut le seul organe de presse national à rendre compte du procès gagné devant la 11e chambre de la cour d’appel, par Philippe Karsenty, cet animateur d’un site de « notation des médias », accusé de diffamation par Enderlin et France 2 ? Ce n’était pourtant pas une mince affaire que ce procès intenté par la principale chaîne publique française, et qui touche à la déontologie du métier de journaliste, la presse internationale ne s’y est pas trompée, qui s’en est fait largement l’écho.

A qui la faute de cette omerta ? A l’esprit de corps, pardi. Charles Enderlin est un journaliste chevronné et respectable ; or, un tel journaliste ne saurait manquer aux règles élémentaires de la pro­fession ; donc, Charles Enderlin n’a pas fauté. Allons, messieurs les Journalistes, vous savez bien que ce syllogisme est vicié, et que nul n’a le monopole de la vérité, dont les voies sont parfois tortueuses et inattendues. J’imagine qu’une pétition va bientôt circuler, où il sera question de l’honneur bafoué d’un confrère injustement décrié par une meute de sionistes d’extrême droite. Nous n’en serons pas plus avancés pour autant, ni Charles, ni vous, ni les citoyens de ce pays, encore moins la vérité. Alors, plutôt que de confondre dans un même opprobre ceux qui doutent parce qu’ils veulent com­prendre, et ceux qui condamnent parce que la haine partisane leur tient lieu de jugeote, mieux vaudrait vous rallier à l’idée d’une commission d’enquête indépendante. Car il y va de l’honneur de votre pro­fession, le chien, de garde de la démocratie, dit-on. 

Ma Réponse, parue dans Marianne le 25 juin 2007 :

Cher Elie Barnavi Vous avez toujours su défendre avec talent les positions israéliennes et j’attendais votre intervention dans ce débat avec curiosité ; mais, là, vous m’avez étonné. Ancien ambassadeur, vous avez certainement un niveau d’habilitation « sécuritaire » vous permettant l’accès à certains dossiers du Shabak, le service de sécurité intérieure israélien. Un simple coup de fil à Tel Aviv vous aurait évité de publier des inexactitudes. Pour le Shabak, Talal Abou Rahmeh qui a filmé la mort de Mohammed A-Dura, n’est pas un propagandiste palestinien et n’est soupçonné d’aucune activité subversive anti-israélienne comme vous l’affirmez. La réponse que nous avons reçue de ce service – et d’autres – lorsqu’il a fallu obtenir pour Talal une autorisation d’entrée en territoire israélien, était la suivante : « Il est blanc comme neige ». Les accusations que vous portez contre lui sont fausses et inadmissibles.

Vous mettez en doute la crédibilité des rushes tournés par Talal. Là aussi, je dois prouver que l’absurde est faux. Que des images tournées par un cameraman sous le feu ne sont pas l’équivalent d’une caméra de surveillance, comme dans un supermarché… Oui, Talal n’a filmé que ce que les circonstances permettaient. Ces scènes d’Intifada ont également été tournées par d’autres cameramen qui se trouvaient sur place, notamment d’Associated Press et de Reuters. De nombreux confrères y étaient dès le lendemain, le 1er octobre 2000, ainsi que les jours et les semaines suivantes. Plusieurs se sont retrouvés, couchés au sol, entre deux feux.

Nous avons présenté à la justice des témoignages qui contredisent l’opinion de vos « experts » parisiens. Pourquoi vous contentez-vous de l’avis de gens qui n’ont jamais mis les pieds à Gaza, ou assisté à ce genre d’affrontement ? Pour notre part, lorsque cette campagne de diffamation a débuté, nous avons présenté les images à un médecin légiste, qui a conclu que les mouvements de l’enfant étaient consistants avec l’agonie. (Selon le dictionnaire : les instants qui précèdent la mort). Selon vous les cicatrices du père, Jamal a-Dura, seraient dues à des coups de couteau, et donc, ne proviendraient pas de balles reçues le 30 septembre 2000 à Netzarim. Si vous aviez contacté Jamal avant de publier votre éditorial, il vous aurait décrit les soins qu’il a reçus à l’hôpital Shifa de Gaza ; [il vous aurait] communiqué les radios qui montrent sa blessure au bassin. Le compte-rendu des opérations subies à l’hôpital militaire d’Amman, où, d’ailleurs, il a reçu les visites de deux journalistes israéliens, Tom Segev et Semadar Peri, également du Roi Abdallah. Croyez-vous qu’il [le roi] aurait serré la main d’un imitateur ?

Vous laissez entendre qu’il y aurait « bien d’autres choses ». Jamal aurait des choses à cacher. Décryptage : l’accusation circule sur le net : trafiquant de drogue, il aurait été blessé au cours d’une bagarre avec d’autres narcos… Problème : Israël n’accorde pas de permis de travail à de tels criminels. Or, Jamal a travaillé – en toute légalité – chez une enseignante de l’université de Tel Aviv, qui le raconte dans un livre. Soyons logiques : cela fait beaucoup d’acteurs. Des centaines de jeunes Palestiniens devant la position israélienne de Netzarim à Gaza, les médecins palestiniens, les chirurgiens jordaniens, le roi Abdallah, les cameramen d’AP et de Reuters. Et les services de renseignement israéliens n’auraient pas la moindre preuve ?

Vous proposez une enquête internationale mais sur quoi ? Les accusations contre France 2 et moi-même portent sur une mise en scène avec fausses blessures du père et fausse mort de l’enfant. Nous avons depuis longtemps indiqué que nous étions favorables à une expertise médicale réalisée par des experts internationaux sur l’origine des cicatrices (déjà publiquement montrées) de Jamal Al-Dura. De même, le père de Mohammed est d’accord pour que l’on procède à l’exhumation du corps de l’enfant pour réaliser des tests ADN (sous expertise internationale). De notre côté, nous attendons la preuve de ce qu’affirme notre accusateur depuis des années : « Mohammed est vivant et vend des fruits à Gaza ». Quant à la comparaison avec le massacre de Deir Yassin, en 1948, qui, selon vous, « seul, aurait eu des conséquences plus graves » je vous en laisse l’entière responsabilité.

Le 28 février 2012, la Cour de cassation a cassé le jugement en appel relaxant Philippe Karsenty. Le 26 juin 2013, la cour d’appel de Paris l’a condamné pour diffamation à nous verser 7 000 euros de dommages et intérêts. En 2017, Karsenty -( dont Barnavi, on l’a vu, défendait la thèse conspirationniste-)a publié des entretiens avec Renaud Camus intitulé : Dernière chance avant le grand remplacement. La Maison d’Édition.   

Zemmour Finkielkraut Les identitaires. Extrait de mon « Les Juifs de France entre République et Sionisme »

Cent quarante-neuf ans après le décret de naturalisation qui conféra la citoyenneté française aux Juifs d’Algérie par Adolphe Crémieux, cent quatorze ans après le vote de la loi portant séparation des Églises et de l’État, quatre-vingt-trois ans après l’élection du socialiste Léon Blum à la tête du Front populaire, un député franco-israélien siège aujourd’hui au palais Bourbon. Meyer Habib se présente lui-même comme « sioniste, partisan de l’intégrité d’Eretz Israël et fidèle aux valeurs de la Torah ». Il défend la politique annexionniste du Likoud dont il a été un des représentants en France.

Ce type de revendications s’accompagne d’une réinterprétation, par certains essayistes, de l’histoire du judaïsme français. C’est ainsi que soixante-quinze ans après la promulgation par Philippe Pétain du premier statut des Juifs leur interdisant l’accès à la fonction publique, notamment à l’éducation nationale et à l’armée, soixante-quatorze ans après la promulgation par le m.me Philippe Pétain du second statut des Juifs leur interdisant cette fois l’accès aux professions libérales, Éric Zemmour, dans Le Suicide français, fait l’apologie du régime de Vichy en affirmant que la politique de Pétain aurait permis de sauver des Juifs de France par le sacrifice de Juifs Étrangers – en l’occurrence, des immigrés et des réfugiés juifs venus d’Europe de l’Est et d’Allemagne.

Zemmour reprend, ce faisant, la thèse selon laquelle, durant la Seconde Guerre mondiale, de Gaulle était le glaive et Pétain le bouclier. Affirmation contredite par de nombreux historiens de la Shoah.

Cela n’a pas empêché Alain Finkielkraut de saluer la publication de ce livre, non sans exprimer il est vrai, une petite réserve : « Dans le louable souci de dénoncer le climat actuel de repentance satisfaite et de réhabiliter le concept de préférence nationale, il en vient à créditer le régime de Vichy d’avoir sauvé des Juifs français en ne consentant à livrer aux nazis que les Juifs étrangers ou apatrides. D’abord c’est faux : des Juifs français aussi sont morts à Auschwitz. […] . Et de citer Jacqueline Mesnil-Amar, une Juive française qui avait écrit, dit-il, ces lignes admirables : “Après treize ans d’hitlérisme, après quatre ans d’occupation nazie en France, après les camps, les wagons et les fours, il n’est plus un seul Juif, croyant ou incroyant, perdu ou retrouvé, qui ne se souvienne qu’il est juif.” […] . Finkielkraut affirme dans la foulée : « Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, il n’y a quasiment plus d’Israélites en France : le franco-judaïsme a volé en éclat. Les Juifs sont redevenus juifs. Ils ne croient plus en la vocation du pays où ils vivent. Cela ne les empêche pas de l’aimer […] » Façon comme une autre d’enterrer deux siècles de vie israélite en France. Les Juifs formeraient donc, à nouveau, une nation au sein d’un État dont ils récuseraient le projet d’assimilation, et dont les valeurs leur seraient devenues étrangères.

Un an avant la parution du Suicide français, Alain Finkielkraut avait lui-m.me publié « L’Identité malheureuse, » un livre dans lequel il prenait la défense de « la France de Maurice Barrès et d’Amélie Poulain, la France qui regrette le bon vieux temps où les Français de souche ne croisaient que leurs pareils, la France sépia qui pleure son homogénéité perdue […] ». On ne saurait identifier plus clairement les Français de souche aux partisans de l’antisémite Maurice Barrès. Quoi qu’il en soit, ces autochtones se sentiraient devenir étrangers sur leur propre sol sous l’effet de l’immigration musulmane1. On comprend dès lors

les raisons pour lesquelles il entérine la thèse développée par Éric Zemmour : . […] au lieu de faire face au double défi de la mondialisation économique et de l’immigration de peuplement,

la France se quitte, elle se dépouille de son être, c’est-à-dire de son histoire, elle rompt spectaculairement avec elle-même […] « La vision qu’a Éric Zemmour de l’histoire du judaïsmes français est significative. Le 1er juin 2016, dans la grande synagogue de la rue de la Victoire à Paris, devant plus de 1 000 fidèles, au cours d’un débat avec Gilles Bernheim, l’ancien grand rabbin de France, il a déclaré : « À la fin des années 1930 on estime que les Juifs ont pris trop de pouvoir, qu’ils ont pris trop de puissance, qu’ils dominent excessivement l’économie, les médias, la culture française comme d’ailleurs en Allemagne et en Europe. Et d’ailleurs, c’est en partie vrai ! […] Il y avait des Français qui trouvaient que les Juifs se comportaient avec une arrogance de colonisateurs. Et arrive encore l’immigration des Juifs d’Europe de l’Est et de l’Allemagne. La France est le pays qui a reçu le plus de réfugiés. Les médecins français se plaignaient que les médecins juifs leur volaient leur clientèle. Il y avait des concurrences terribles. Il y avait des trafics. […] Tout cela n’a pas été inventé par les antisémites. Et les Juifs français étaient les premiers à se plaindre des problèmes que causaient les Juifs ashkénazes ». Au cœur de la prestigieuse synagogue, une voix juive d’extr.me droite justifiait ainsi l’antisémitisme, condamnait l’accueil des réfugiés fuyant le nazisme. Lui-même séfarade, français en vertu du décret Crémieux, il accusait les Ashkénazes d’avoir causé des problèmes. Des mots qui font clairement référence à ceux de la droite antirépublicaine des années 1930.

Proche des idées du Front national, Zemmour dispose d’un accès sans précédent aux médias. Chroniqueur permanent dans l’émission matinale de RTL, la radio la plus écoutée de France, hôte, avec Éric Naulleau, d’une émission hebdomadaire de télévision, ses livres se vendent par centaines de milliers d’exemplaires. Selon l’historien Laurent Joly : « Depuis Barrès et Maurras, aucun autre intellectuel, journaliste ou écrivain, n’avait eu ce statut de passeur des idées d’extrême droite auprès d’un très large électorat »

Alain Finkielkraut est l’autre grande voix juive identitaire et conservatrice de la France. Lui aussi dispose de moyens médiatiques importants pour diffuser ses idées. Depuis 1987, le philosophe anime chaque samedi sur France Culture une émission très écoutée par le public cultivé. Il exerce une sorte de magistère sur les droites françaises, dont les organes de presse l’encensent : Valeurs actuelles, Le Figaro. Il est le collaborateur régulier de Causeur d’Élizabeth Lévy. Le Front national ne le critique jamais, tandis qu’une partie de la gauche républicaine le respecte et le soutient. La majorité des institutions juives le regardent comme une sorte de rabbin laïc.

À l’instar du CRIF et du Consistoire, Alain Finkielkraut, tout en se déclarant partisan de la solution à deux États, défend inconditionnellement Israël, dont les ennemis sont, selon lui, antijuifs : « L’antisémitisme est revenu et ce n’est plus l’antisémitisme résiduel du nationalisme français. C’est un antisémitisme fier de lui-même à qui on ne peut pas faire honte puisqu’il s’exprime dans la langue de l’antiracisme. Il s’agit d’un antisémitisme antiraciste car, précisément, pour ces antisémites-là, les Juifs sont passés de l’autre côté de la barricade avec Israël et l’occupation de la Palestine. Tout ça étant pensé dans des termes racistes : Israël est un État raciste, donc s’opposer à Israël et à tous ceux qui se sentent un lien avec ce pays, c’est combattre des racistes. […] La haine d’Israël est très répandue dans le monde arabe, mais se trouve à tout sauf à avoir à combattre l’antiracisme comme nous devions combattre les idéologies totalitaires du XXème siècle. […] On vous taxe d’islamophobe en mettant en parallèle la judéophobie des années 1930. Le sous-texte de cette accusation, c’est que les musulmans sont les Juifs d’aujourd’hui. Et que nous, nous sommes les nazis »

La critique d’Israël est interdite au nom de la lutte contre l’antisémitisme. Surtout, un Juif ne doit jamais offrir d’arguments aux ennemis de la communauté juive. Déjà en janvier 1968, lors du Colloque des intellectuels juifs de langue française, André Neher avait proclamé : « Beaucoup d’intellectuels juifs de la diaspora revendiquent le droit de critique à l’égard d’Israël, sans se rendre compte du mécanisme mortellement dangereux dans lequel ils acceptent d’entrer. […] Être contre Israël par quelque nuance que ce soit, c’est sur ce point précis être vraiment et fatalement contre Israël, c’est apporter à la mise en accusation d’Israël une contribution dont les répercussions sur l’ensemble sont dangereusement imprévisibles. Ces critiques sont donc nocives en logique pure »

Wladimir Rabi, un sioniste de la premi.re heure, ancien résistant, magistrat, subira l’ostracisme de la communauté juive en raison de sa condamnation de la politique israélienne

: « Je me sépare de l’intégrisme juif, qu’il soit spirituel ou séculier. Je n’accepte pas que la raison d’État puisse nous amener à justifier le fait des villages rasés et des maisons détruites, ni les sanctions collectives, ni l’inévitable dégradation que constitue finalement l’occupation d’un territoire sur lequel vit une population qui n’accepte pas le pouvoir d’une armée, fût-elle la plus bienveillante qui soit ». Rabi ne sera pas le seul à subir l’ancestrale sanction du «  herem » , l’exclusion de la communauté.

Sur Zemmour, les Juifs, la droite et Israël, mon itw au Point en 2020

Israël est devenu pour la France un Vatican juif »

INTERVIEW. L’essayiste Charles Enderlin s’interroge sur le « sionisme religieux » de nombreux Juifs de France qui les pousse à soutenir sans condition Israël.

Manifestation pro-israelienne dans les rues de Paris en janvier 2009.

Propos recueillis par Catherine Golliau

Publié le 02/02/2020 à 15h45 – Modifié le 03/02/2020 à 07h36

Dans Les Juifs de France entre République et sionisme (Seuil), l’ancien correspondant à Jérusalem de France 2 raconte comment une partie du judaïsme français est passée du soutien passionné de la République de Jules Ferry à celui de l’Israël de Netanyahou. Polémique.

Le Point : Votre livre semble montrer que les Juifs de France sont aujourd’hui écartelés entre la République et le soutien à Israël. Qu’est-ce qui vous fait dire cela ?

Charles Enderlin : Je suis un Franco-Israélien qui vit en Israël. Je m’y suis installé à la fin 1968 pour être israélien, démocrate et juif culturellement. Or, je constate que de plus en plus de gens, en Israël comme en France, se disent d’abord juifs. À Jérusalem, un immigré venu de France m’a ainsi dit récemment : «  Je suis juif, le passeport n’est rien puisqu’il y a des Arabes qui sont israéliens.  » Être juif prévaut pour beaucoup aujourd’hui à toute autre appartenance. C’est ainsi que, en France, certains sont prêts à tout accepter de la politique israélienne au nom de leur identité juive, même si cela signifie renoncer aux valeurs qui fondent la République française. Car s’identifier à Israël veut dire aussi accepter que ce pays occupe un autre peuple et discrimine ses propres citoyens arabes. J’ai donc voulu comprendre comment et pourquoi la communauté juive française est passée d’Isaac Jacob Crémieux, républicain, qui se battait à la fin du XIXe siècle pour l’assimilation des juifs au sein de la société française, à Meyer Habib, député franco-israélien qui se proclame « sioniste, partisan de l’intégrité d’Eretz Israël, et fidèle aux valeurs de la Torah ». Comme si on avait oublié que Crémieux est non seulement à l’origine du décret du 24 octobre 1870 qui impose la citoyenneté française aux Juifs d’Algérie, mais aussi de l’abolition de la peine de mort pour raison politique, et que, un siècle plus tard, c’est un autre garde des Sceaux juif, Robert Badinter, qui abolit la peine de mort. Qui sait aujourd’hui que la loi de 1884 autorisant le divorce, c’est Alfred Naquet ? Que le Front populaire et ses lois sociales, c’est Léon Blum ? Qui se souvient du rôle de Mendès France dans la politique d’après-guerre ? Ces juifs-là ont ardemment défendu non seulement la République, mais aussi ses valeurs les plus nobles, les plus progressistes, dont la laïcité.

Zemmour accuse les juifs ashkénazes réfugiés en France dans les années 1930 d’avoir été responsables de la montée de l’antisémitisme.

Vous attaquez bille en tête Éric Zemmour dès votre préface, mais, par le passé, d’autres juifs ont rejoint la droite extrême. Après tout, ce n’est pas parce que l’on est juif que l’on doit être de gauche…

C’est vrai. Et certains ont même soutenu les antisémites ! Quand Charles Maurras est reçu à l’Académie française en 1938, on a pu écrire que la liste des souscripteurs pour financer son épée comportait pas mal de notabilités juives. Toujours dans les années 1930, de nombreuses personnalités juives étaient membre de la Ligue des Croix-de-Feu. Le cas de René Mayer est exemplaire : grand avocat, membre du consistoire, l’institution fondée par Napoléon Ier pour administrer le culte israélite en France, protégé par Vichy, il a rejoint le Comité français de libération nationale à Alger en 1943 ; garde des Sceaux en 1949, il va autoriser la mise en liberté provisoire de Xavier Vallat, le commissaire général aux Affaires juives sous Vichy, antisémite et condamné à la Libération à dix ans de prison. Aujourd’hui, Éric Zemmour accuse les juifs ashkénazes réfugiés en France dans les années 1930 d’avoir été responsables de la montée de l’antisémitisme. Il se rapproche du Front national.

Quelle est votre définition du sionisme ?

La même que celle de Theodor Herzl : donner aux juifs une terre où ils seront en sécurité, un État libéral et démocratique, qui rejette le messianisme. Cela signifie un État qui reconnaît les droits des Palestiniens. Même Vladimir Jabotinsky, le fondateur du sionisme nationaliste, envisageait un État juif avec l’égalité des droits. La droite nationaliste religieuse a fait passer l’idée que le sionisme est fondé sur un droit d’ordre divin. Résultat, quand on parle de sionisme en France, on parle de la politique du gouvernement israélien annexionniste. Et c’est au nom de ce sionisme-là qu’on accuse souvent d’antisémitisme ceux qui osent critiquer Israël.

Le grand virage a été provoqué par la guerre des Six Jours en 1967.

Peut-on situer dans le temps l’évolution du judaïsme français vers le sionisme ?

La Shoah et l’aide apportée par le gouvernement de Vichy à la déportation des juifs a joué évidemment un rôle majeur dans le développement de la méfiance vis-à-vis de la France, mais jusque dans les années 1950, les israélites se définissaient dans leur immense majorité comme « Français de religion juive », voire, pour certains, « de confession mosaïque ». L’arrivée des Juifs d’Afrique du Nord a commencé à changer la donne. En 1962, 100 000 Français juifs d’Algérie ont débarqué en France la rage au cœur contre de Gaulle. Même si le consistoire a fait beaucoup pour ne pas renouveler les erreurs des années 1930 où les institutions israélites françaises ne voulaient pas d’une vague de réfugiés juifs de l’Est, l’intégration n’a pas toujours été facile. Beaucoup aussi se sont sentis coupables envers Israël : seuls 20 000 Juifs d’Algérie sont alors partis s’installer là-bas alors que les autres ont préféré la métropole pour conserver leurs droits de citoyens français. Mais le grand virage a été provoqué par la guerre des Six Jours en 1967. Les juifs ont eu peur qu’Israël ne disparaisse de la carte. Même Raymond Aron, qui se disait insensible à la création de l’État d’Israël, reconnaît alors qu’il a ressenti des bouffées de judaïsme. Mais cette peur était-elle justifiée ? Non, on le sait maintenant, les autorités israéliennes attendaient le feu vert américain pour attaquer. Quand ils l’ont eu, ils sont passés à l’offensive.

Mais le fait que de Gaulle traite alors Israël de « peuple dominateur » a profondément blessé les Juifs de France…

De Gaulle, fin stratège, savait que l’armée israélienne était mieux organisée et équipée (grâce au matériel français) que les armées arabes. Mais de Gaulle avait intimé à Israël de « ne pas tirer le premier ». Les Israéliens ne l’ont pas écouté. Le fait important, toutefois, c’est que, après la guerre des Six Jours, Israël s’est trouvé en situation d’occupant, n’était plus le petit pays sur la défensive, mais un État conquérant. Là, on constate une évolution dans l’attitude de la diaspora française. Contre un Emmanuel Levinas qui affirme qu’« Israël ne peut ni ne doit être un persécuteur », André Neher plonge dans le messianisme et affirme qu’Israël est du côté de la justice. Mieux, en 1968, il soutient qu’un juif ne doit pas critiquer Israël, car c’est donner des arguments aux antisionistes et aux antisémites. Cette parole a été si bien entendue qu’un sioniste de la première heure comme Wladimir Rabinovitch [Rabi, NDLR] a été ostracisé pour avoir osé critiquer les destructions de maisons palestiniennes et les arrestations arbitraires. En 1977, fait significatif, le Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif) a modifié sa charte. Initialement, cette organisation était pluraliste, mais, là, elle s’est clairement orientée vers le soutien à Israël. En fait, les grandes institutions juives manifestent pour la plupart, face à la politique israélienne, un silence de plus en plus assourdissant, qu’il s’agisse de la répression antipalestinienne ou de la loi de juillet 2018, voté par la Knesset, qui fait d’Israël l’État nation du peuple juif, discriminant les citoyens non juifs.

Depuis François Hollande, j’ai même l’impression qu’Israël est devenu pour la République française une sorte de Vatican juif.

En France, les juifs ont souvent été accusés d’une double allégeance, comme si la République n’avait pas confiance en eux. Georges Pompidou les a soupçonnés ouvertement, Raymond Barre, après l’attentat de la rue Copernic en 1980, a fait la distinction entre les victimes juives de la synagogue et les passants, ces « Français innocents ». Il y a de quoi se sentir ostracisé, non ?

Certes, mais la République a évolué elle aussi, et dans le sens de la reconnaissance du sionisme ! Dans le cas de Pompidou, c’est vrai, ses relations avec les Juifs de France se sont détériorées dès 1969 quand la France s’est rapprochée de la Libye de Kadhafi. Après l’épisode des vedettes lance-missiles qui étaient sous embargo à Cherbourg depuis la guerre des Six Jours et qui ont été récupérées illégalement par les Israéliens, il a fait dire par le biais du gaulliste René Massigli que l’on ne pouvait pas conditionner ses obligations de citoyen français au fait que la politique française épouse ou non les thèses de Tel-Aviv. « À s’engager dans cette voie, on risque de se trouver placé devant un choix : ou citoyen français, ou citoyen israélien. Puisse cette folie ne pas être commise.  » Aujourd’hui, je n’imagine pas un président de la République française dire cela. Depuis François Hollande, j’ai même l’impression qu’Israël est devenu pour la République française une sorte de Vatican juif. Prenez la commémoration de la rafle du Vél’ d’Hiv : c’était un événement franco-français, or, Emmanuel Macron a invité Netanyahou, et reprend à son compte la formule « antisionisme égale antisémitisme ».

Le développement de l’antisémitisme en France n’explique-t-il pas que les juifs se tournent vers Israël ?

La résurgence de l’antisémitisme, les attentats antijuifs, ont provoqué d’abord une hausse importante de l’immigration vers Israël, mais, le nombre de départs est en baisse. En 2019, à peine 2 000 Français juifs ont émigré en Israël. Au-delà de la grande crainte des juifs face à l’antisémitisme, il faut dire que jamais les Juifs de France n’ont été aussi protégés par la législation ; jamais, ils n’ont bénéficié d’une telle empathie du pouvoir et du soutien des administrations françaises.

Il existe un judaïsme réformé, libéral, qui est rejeté, ostracisé par l’orthodoxie, même en France.

Ces partisans de la politique israélienne que vous dénoncez ne sont-ils pas une infime minorité ?

Selon une source au Crif, seuls 130 000 juifs seraient liés de près ou de loin à une institution ou une association juive en France sur une population estimée entre 400 000 et 600 000. Mais leur voix est de plus en plus forte et la République française y est de plus en plus sensible. C’est peut-être là le problème.

Vous concluez votre livre en disant que la solution en diaspora pourrait être le développement du judaïsme libéral, beaucoup plus ouvert que le judaïsme orthodoxe. Pourquoi ?

Les communautés de la diaspora font face à un double problème : leur lien avec Israël qui développe avec l’appui des États-Unis une politique d’annexion de la vallée du Jourdain et des colonies de Cisjordanie ainsi que de Jérusalem-Est où les Palestiniens seront traités comme des non-citoyens. Sont-ils prêts à soutenir une politique qui ressemble à l’apartheid ? Deuxième problème : la profonde transformation d’une partie du judaïsme qui tend depuis 1967 à se recentrer autour du Temple de Jérusalem, le lieu saint. Or, il existe un judaïsme réformé, libéral, moderne en plein développement notamment dans les pays anglo-saxons, mais qui est rejeté, ostracisé par l’orthodoxie, même en France. De leur choix va dépendre l’avenir de la communauté juive.

Charles Enderlin, Les Juifs de France entre République et sionisme, éditions du Seuil, 2020, 22,50 euros

Israël-Hamas et la dissuasion mutuelle

Ma tribune refusée par Libé pour des « raisons éditoriales » et publiée sur Médiapart.

( https://blogs.mediapart.fr/charles-enderlin/blog/130621/israel-palestine-un-nouveau-chapitre-souvre)

J’ai l’impression d’être dans le film « Retour vers le futur », et de revivre tous les combats perdus par les Palestiniens et leurs alliés de la gauche israélienne anti-annexionniste Prenons la colonisation dans le quartier de Cheikh Jarrah, à Jérusalem-Est, qui est revenue dans l’actualité.

J’y avais filmé l’arrivée des premiers colons en février 2001. Dix ans plus tôt, j’étais là lors de leur installation à Silwan, sous les remparts de la Vieille ville, près de la porte des immondices. Autre exemple : au sud-est de la Vieille ville, à Ras al Amoud, près du cimetière du Mont des Oliviers et de la Maison d’Abraham tenue par le Secours catholique, un milliardaire américain avait acquis, en 2003, les titres de propriété d’un terrain. Les maisons qui s’y trouvaient ont été détruites et la construction d’une colonie a débuté. Le mouvement la Paix maintenant et des militants palestiniens avaient manifesté leur opposition sur place, affrontant la police. En vain. C’est aujourd’hui Maale Ha Zeitim (la colline des olives), en plein secteur musulman, une colonie habitée par une centaine de familles juives.

Ce qui a changé, c’est l’attitude du Hamas qui n’a jamais montré beaucoup d’empressement à prendre la défense des Palestiniens de Jérusalem. Quelle mouche l’a donc piqué, le 10 mai dernier, en décidant de lancer des roquettes vers la ville sainte, tout en se proclamant le défenseur de Cheikh Jarrah, d’Al Aqsa, et des musulmans de Palestine. L’organisation islamiste entend-elle remettre en question la stratégie israélienne mise en place par Ariel Sharon, qui l’a bien servi, et lui permet de contrôler Gaza ? Pour la comprendre, il faut revenir sur un peu d’histoire récente. 

Général, commandant de la région militaire sud, en 1971, Sharon est de ceux qui ont porté l’Islam radical sur les fonts baptismaux. Son attention avait été attirée par l’association religieuse d’aide social créée par le Cheikh Ahmed Yassine, membre de la Confrérie des Frères musulmans. Il avait même eu l’exquise attention d’offrir les maillots et les ballons de l’équipe de foot du Cheikh. Les services de renseignement considéraient qu’il représentait l’antidote au terrorisme de l’OLP de Yasser Arafat, et les militaires vont le laisser imposer son fondamentalisme sur l’ensemble de ce territoire brûlant au passage le seul cinéma de Gaza et tous les cafés qui servaient un peu d’alcool. En 1988, Yassine a tombé le masque et proclamé la charte du Hamas stipulant : « la terre de Palestine est une terre islamique pour toutes les générations de musulmans jusqu’au jour de la résurrection. ». Les islamistes palestiniens sont en miroir avec les messianistes juifs pour qui la terre d’Israël n’appartient qu’au seul peuple juif.

Mais, pour Sharon l’ennemi prioritaire a toujours été l’OLP, la seule organisation palestinienne susceptible d’obtenir des concessions territoriales d’Israël dans le cadre d’une paix qu’il juge dangereuse. Premier ministre, en mars 2002, il ira jusqu’à détruire les institutions de l’Autorité palestinienne et assiégera le QG de Yasser Arafat après l’attentat contre l’hôtel Park à Netanya, le soir de la Pâque juive, qui avait fait trente morts et cent quarante blessés. Pourtant, l’auteur de l’attaque n’était pas issu de l’OLP ou du Fatah, mais bien du Hamas, dont l’objectif était, ce jour-là d’empêcher la conclusion d’un cessez-le-feu et de torpiller l’initiative de paix saoudienne votée à Beyrouth par la Ligue arabe, et – entre parenthèse- rejetée également par Sharon.

En 2004, il a décidé d’évacuer toutes les colonies israéliennes de Gaza, leurs habitants devant être transférés en Israël. Le 8 octobre 2004, Dov Weissglass, son avocat et conseiller en a expliqué les raisons : « Arik (Sharon) ne considère pas Gaza comme une région d’intérêt nationale au contraire de la Judée-Samarie (nom biblique de la Cisjordanie). Le retrait signifie le gel du processus politique. Et, lorsque vous gelez ce processus, vous empêchez la création d’un État palestinien et toute discussion sur les réfugiés, sur les frontières et sur Jérusalem ». Le retrait de Gaza s’est effectué sans anicroche en septembre 2005, unilatéralement, sans la moindre coordination avec l’Autorité autonome qui n’a pas été autorisée à déployer un bataillon de police supplémentaire. Pourtant, les renseignements militaires israéliens avaient averti : sans de tels renforts, le Fatah et la police de Mahmoud Abbas ne pourront pas faire face au Hamas s’il décide de prendre le contrôle de ce territoire par la force. En juin 2007, l’organisation islamiste est passée à l’action. Les fonctionnaires de l’Autorité autonome sont expulsés ou assignés à domicile. Les casernes de la police, les bases de la sécurité préventive, sont prises d’assaut. Il y a plus de 110 morts et 550 blessés, la plupart des militants et des combattants du Fatah. L’armée israélienne a laissé faire, elle n’est pas intervenue.  

Deux ans plus tard, revenu au pouvoir, Benjamin Netanyahu a scrupuleusement continué d’appliquer la stratégie de Sharon d’affaiblissement de l’Autorité autonome et de l’OLP. Aucun accord politique n’est conclu avec Mahmoud Abbas, impuissant face au développement de la colonisation en Cisjordanie et à Jérusalem-Est. Donald Trump a apporté sa contribution en transférant l’Ambassade des États-Unis de Tel Aviv à Jérusalem et en poussant plusieurs états arabes à normaliser leurs relations avec Israël, indépendamment de toute avancée vers une solution au problème palestinien. Face aux islamistes, Netanyahu a maintenu le blocus partiel de Gaza, mais en autorisant le financement du Hamas par le Qatar. Régulièrement, un jet privé atterrit à l’aéroport Ben Gourion près de Tel Aviv. L’émissaire Qatari en descend avec des valises de billets. La police israélienne l’escorte jusqu’au barrage d’Erez où la somme est remise au Hamas. En dix ans, cela représente deux milliards de dollars. On ne connait pas le montant des sommes envoyées par l’Iran ce qui, au fil des ans, a permis aux organisations islamistes de développer leurs capacités militaires. Leurs missiles, représentent une menace pour Tel Aviv, l’aéroport Ben Gourion, et le centre du pays. Israël n’a donc plus que deux options pour les affronter : des accords de cessez-le feu épisodiques ou la réoccupation militaire de Gaza par Tsahal, ce qui impliquerait – sans garantie de succès – une terrible effusion de sang.

Mais l’environnement géopolitique a changé. Benjamin Netanyahu a quitté le pouvoir. Un nouveau gouvernement se met en place à Jérusalem ; Donald Trump n’est plus là, remplacé par Joe Biden favorable à une solution à deux États, ce qui remet en selle l’Autorité autonome de Mahmoud Abbas. Fort du régime de dissuasion qu’il a mis en place face à Israël, le Hamas est passé à une nouvelle étape de sa stratégie et présente désormais son combat comme celui de l’ensemble des Palestiniens, de la Méditerranée au Jourdain. Un nouveau chapitre du conflit israélo-palestinien vient de s’ouvrir.  

les trois principes de l’idéologie Netanyahu

Première partie : L’Arabe est l’ennemi héréditaire

À Jérusalem, durant le mois de novembre 2020, les opposants à Benjamin Netanyahu se rassemblaient le samedi en début de soirée devant le N°4 de la rue Haportzim. Avant de se diriger ensuite place de Paris où se déroulait la principale manifestation. Les organisateurs du mouvement avaient découvert que Benjamin Netanyahu se rendait de temps à autre dans cette maison où il a passé une partie de son enfance. Ses parents l’avaient acquise en 1952, et, son père, Benzion, décédé en 2012, à l’âge de 102 ans, y a passé les dernières années de sa vie. Quelques proches du premier ministre ont révélé qu’à plusieurs reprises ces dernières années il venait seul, y passer de longues heures. Pour s’imprégner de l’idéologie familiale dont il n’était pas l’héritier désigné ?

Ce rôle devait aller à Yonathan, le frère ainé. Lieutenant-colonel, il a été tué par un soldat ougandais le 5 juillet 1976 en participant au raid de libération des otages de l’avion d’Air France détourné sur l’aéroport d’Entebbe par des pirates de l’air palestiniens et allemands. Benzion était persuadé que Yonathan, combattant décoré, allait devenir chef d’état-major, puis, un jour, finirait par diriger le pays. Et, durant la Shiva, le deuil juif, Benzion a lancé : « Les Arabes ne savent pas quelle perte ils ont infligé aux Juifs ! Il était le meilleur général qui pouvait guider le peuple juif, et à présent, il n’est plus ! ».

Benjamin, le second de la fratrie, a renoncé à sa carrière d’homme d’affaires américain. Il est rentré en Israël pour reprendre le flambeau de l’idéologie familiale, fondée sur les trois composantes :  l’Arabe est l’ennemi héréditaire du peuple juif. Le socialisme n’a pas sa place dans le sionisme. Le peuple juif doit être dirigé par un homme fort.

Ce 14 mars 2021, Benjamin Netanyahu a définitivement tombé le masque. Il participait à la « Jérusalem Conférence » organisée par l’hebdomadaire religieux B’Sheva. En réponse à une question, le Premier ministre et chef du Likoud a déclaré : « Si vous avez une difficulté à voter Likoud, je n’ai pas de problème si vous mettez dans l’urne un bulletin du parti « Sionisme religieux ». De fait, c’est lui qui a poussé à la formation de cette liste électorale religieuse, messianique ultra-droitière, raciste, xénophobe et homophobe qui est constituée de trois partis. :

L’Union nationale de Bezalel Smotrich.  Ce député est connu pour ses déclarations racistes envers les Arabes israéliens. Pour lui, le meurtre d’une famille palestinienne par des colons juifs n’était pas du terrorisme. Homophobe, il a organisé une manifestation contre la « Gay pride » à Jérusalem qu’il a qualifié de « défilé de bestiaux ». Selon le journaliste Barak Ravid, c’est le plus modéré de la liste.

Noam. Ce parti a été créé par de l’école talmudique Har Hamor, fondé par le rabbin Zvi Tau. Il avait claqué la porte de l’alma mater du sionisme religieux, la Yeshiva Merkaz Ha Rav car des matières profanes commençaient à y être enseignées. Prêchant un virage du sionisme religieux vers l’intégrisme ultra-orthodoxe, Har Hamor prône un traitement médical et psychiatrique pour le LGBT. On doit à Zvi Tau cette prise de position sur le statut des femmes : « La tendance mondiale d’accorder aux femmes une éducation égale à celle [des hommes] et leur lutte pour l’égalité ne peut apporter que des bénéfices à court terme. Cela portera fondamentalement atteinte à la qualité de la vie dans les nations et les sociétés commerciales car le véritable caractère de la femme ne pourra plus s’exprimer et cela manquera au monde. […] Les enfants nés dans des couples où la femme se consacre à sa carrière seront faibles et mous. [1]»

La Puissance juive (Otzma yehoudit », Menée par Itamar Ben Gvir, l’héritier spirituel du rabbin raciste Meir Kahana. Condamné en 2007 pour « incitation au racisme et soutien à une organisation terroriste ». En l’occurrence, le parti Kach, interdit en février 1994, après le massacre de 29 musulmans en prière dans le Caveau des Patriarches à Hébron, par le kahaniste Baroukh Goldstein. Ben Gvir, admire ce terroriste juif dont il garde fièrement le portrait.

Au nom du Likoud, Netanyahu a conclu un accord de partage des voix électorales avec le « Sionisme religieux ». En scellant cette alliance avec l’extrême droite la plus raciste et anti démocratique de la scène politique israélienne, il va à l’encontre des valeurs de la droite personnifiée par Menahem Begin, défenseur des lois qui, en 1966, a œuvré pour lever le régime militaire imposé aux citoyens arabes d’Israël[2].

Correspondant parlementaire, j’étais à la Knesset, le 16 octobre 1985, et la scène était extraordinaire. Meir Kahana, président du mouvement Kach, présentait une motion de censure contre le gouvernement d’union nationale dirigé par Shimon Pérès. Au moment où il est monté à la tribune, montrant leur refus de tout ce qu’il représente, tous les députés du Likoud d’Yitzhak Shamir aux travaillistes, sont sortis de la salle plénière. Tous, à l’exception de deux membres de Shass, le parti orthodoxe séfarade. Avec Kahana, élu l’année précédente avec 26000 voix – 1% des votants- le fascisme juif, est entré au parlement israélien. Né aux États-Unis, il prêchait une théologie messianique, selon laquelle l’histoire juive, depuis la destruction du Second Temple, est faite d’une série d’holocaustes. Prônant la suprématie juive, il militait pour l’expulsion des Arabes de la Terre d’Israël et la reconstruction du Temple.

En 2021, Benjamin Netanyahu a rompu avec la tradition démocratique du Likoud de Menahem Begin et Yitzhak Shamir

Kahana et Ben Gvir, sont idéologiquement proches de Benzion Netanyahu, le père du Premier ministre, historien, pour qui l’antisémitisme est indissociable de l’histoire du peuple juif. Selon lui, l’antijudaïsme a vu le jour en Égypte, dans la haute antiquité. Depuis, à chaque génération, un peuple, un roi, un dictateur un pays … cherche à détruire la nation juive[3].

 Parmi ces ennemis, les Arabes ont la place prépondérante. Le 2 avril 2009, quarante-huit heures après le retour de Benjamin Netanyahu à la tête du gouvernement israélien. Le patriarche lui a donné sa feuille de route : Il ne doit pas y avoir d’état palestinien « La tendance au conflit est l’essence même de l’Arabe. Il est l’ennemi par essence. Son être profond ne lui permettra jamais d’accepter un compromis ou un accord. […] Il vit dans la guerre perpétuelle. […] La solution à deux États n’a aucune pertinence. Il n’y a pas ici deux peuples. Il y a le peuple juif d’un côté, une population arabe, de l’autre. Il n’y a pas de peuple palestinien. Ils ne se considèrent comme un peuple que pour combattre les Juifs. […] Les Juifs et les Arabes sont comme deux boucs qui s’affrontent sur un pont étroit. L’un l’entre eux finira dans la rivière, en danger mortel. Le plus fort obligera l’autre à sauter. Et je crois que la force juive vaincra. [4]».

C’est en 1928 que Benzion, étudiant, a adhéré à « l’Alliance des sionistes révisionnistes » fondée par Wladimir-Jabotinsky, sur le modèle des mouvements nationalistes européens. Il s’agissait de reconstruire une existence nationale juive qui ne soit pas contaminée par des idées universalistes. Les Juifs étaient considérés comme une nation de commerçants et d’homme d’affaire. Les théories économiques socialistes, qualifiés d’antisionistes au même titre que le communisme étaient rejetées.

Jabotinsky venait de publier son livre-programme : « Le mur d’acier ». Les Arabes y étaient ainsi décris : « Culturellement, ils ont 500 ans de retard sur nous, spirituellement ils n’ont pas notre endurance et notre force de volonté, mais cela résume toutes les différences internes. […] C’est pourquoi cette colonisation ne peut se poursuivre et se développer que sous la protection d’une force indépendante de la population locale – un mur d’acier que la population indigène ne puisse percer.[5] »

À l’université hébraïque de Jérusalem, Benzion, était l’élève de Yossef Klausner, professeur de littérature hébraïque dont l’enseignement était apprécié par les révisionnistes pour sa vision nationaliste, anti-arabe. En 1929, il écrivait : « « La vérité est que la nation arabe dans son ensemble n’est pas sauvage, mais plutôt quasi sauvage- et les dirigeants arabes n’ont pas d’éducation mais une quasi-éducation et c’est une grande tragédie.[6]» Cinq ans plus tard, Benzion Netanyahu, dans Hayarden, le quotidien révisionniste, fera la comparaison entre les Arabes de Palestine et les Indiens d’Amérique : « Si les conquérants de l’Amérique avaient laissé la terre aux indiens, il n’y aurait eu que quelques métropoles européennes aux États-Unis, et le pays aurait été habité par des millions de peaux rouges… [7]» 

Dans son livre, « A place among the nations » publié en 1993, Benjamin Netanyahu a repris cette conception de l’histoire en allant encore plus loin : « Pendant des siècles, les Juifs ont subi des humiliations, des persécutions et, périodiquement, des massacres initiés par les Arabes, comme d’autres minorités. Mais […] le peuple juif est le seul à avoir réussi à défier l’asservissement et conquérir son indépendance. Plus, les Juifs sont parvenus à instituer une souveraineté “étrangère” au cœur du royaume, coupant le monde arabe en deux, séparant ses parties orientale et occidentale. Plus, le peuple qui a réussi à commettre cet acte ultime de défiance n’est ni musulman, ni arabe. Ainsi, l’hostilité arabe dirigée actuellement contre Israël plonge ses racines dans des antagonismes fondamentaux qui auraient existé même si Israël n’avait jamais vu le jour [8]. »

Le 20 octobre 2015, il ira encore plus loin en révélant aux délégués du 37ème Congrès sioniste, réuni à Jérusalem que l’idée d’exterminer les Juifs a été suggérée à Hitler par le grand Mufti de Jérusalem, Hadj Amil el Husseini, lors de leur rencontre à Berlin le 28 novembre 1941: «Si vous les expulsez, ils viendront tous ici [en Palestine]. ‘Alors que devrais-je faire d’eux?’ demanda Hitler. Il répondit : « Brûlez-les » » Selon Netanyahu le Führer voulait seulement expulser les Juifs. Curieusement, ce n’est pas la version que raconte Netanyahu dans son livre « A place among the Nations ». Là, il explique qu’au cours de leur entretien à Berlin, Hitler se serait contenté de d’expliquer au Mufti qu’ils avaient un but commun : la destruction du Judaïsme palestinien. Trou de mémoire? Angela Merkel a remis les pendules à l’heure en rappelant que la responsabilité de la Shoah revenait entièrement aux nazis.

En fait, Jabotinsky n’avait pas la vision anti-arabe de la famille Netanyahu. En 1940, il envisageait un État d’Israël, « dominion de l’Empire britannique, avec une majorité juive, un président juif, et un vice-président arabe et où tous les citoyens seraient à égalité, quelles que soient leurs origines ou leur religion. Les communautés juive et arabe, ainsi que leurs langues respectives, devaient selon lui disposer d’un statut identique reconnu par la loi » [9]. Déjà, en 1929, il avait publié un poème évoquant un état juif sur les deux rives du Jourdain avec ce couplet qu’au XXIème siècle « Par la richesse de notre terre, prospérerons, l’Arabe, le Chrétien et le Juif ». 


[1] Moti Inbari, Fondamentalism Yehoudi Ve Har Ha Bayt, Jérusalem, Magnes, 2008, p. 72-78.)

[2] https://en.idi.org.il/publications/6151

[3] Benzion Netanyahu, The Origins of the Inquisition in Fifteenth Century Spain, New York, Random House, 1995, p. 4-15.

[4] Maariv, 2 avril 2009.

[5] The Iron Wall. Zed Books, Londres, 1984, pp. 74 et 75

[6] Cité par Adi Armon. Haaretz 5.7.2018

[7] Hayarden décembre 1934. Cité par Armon.

[8] Benjamin Netanyahu, A place Among The Nations. Israel and the World, New York, Bantam Books, 1993, p. 135

[9] Zeev Jabotinsky, Les Juifs et la Guerre (1939-1940) (en hébreu), Institut Jabotinsky, Tel-Aviv, 2016.