Voyage en Pétainie?

Mon ami Jean Goldzink m’a demandé de publier son texte sur mon blog que je ressuscite à cette occasion. Je le fais volontiers tout en exprimant mon désaccord totale avec sa phrase : «  je partage certaines de ses idées, quand d’autres me révoltent ou me déconcertent ou m’interrogent« . En effet, des dictateurs, peuvent avoir des idées que l’on peut partager… Mussolini a été un bâtisseur, Hitler a fait construire des autoroutes… etc. En défendant Pétain, Zemmour se discrédite, quelles que soient les idées qu’il propage par ailleurs. Mais voici l’excellent texte de Jean Goldzink

MES ESCAPADES EN ZEMMOURIE

L’idée de ce mince projet m’est venue le jeudi matin 17 décembre 2020, soit deux jours après le passage du confinement au couvre-feu, et l’excitation autour du vaccin germano-turco-américain. Sans le secours du virus chinois, et donc fort peu judéo-chrétien, il n’aurait sans doute jamais vu le jour. C’est que j’ai pris l’habitude ces derniers mois de regarder CNEWS à 19h, pour happer quelques bribes des commentaires d’Éric Zemmour sur l’actualité.

Ledit Éric Zemmour, petit homme sec et vif au rire communicatif (le mien me paraît plus bilieux, plus étranglé), est plus qu’un journaliste – un intellectuel. Que cet intellectuel, en ces temps où tant de discours réclament sans s’esclaffer une « démocratie apaisée », car calmée par le « consensus » propre aux raisons raisonnables, ose se déclarer en « guerre idéologique », voilà qui ne saurait déplaire à un universitaire retraité pourtant demeuré marxiste, c’est-à-dire partisan de luttes socio-politiques autres que politiciennes et donc électorales.

Je le déclare sans la moindre pudeur, je partage certaines de ses idées, quand d’autres me révoltent ou me déconcertent ou m’interrogent. C’est ce que je me propose d’expliciter, en commentant quelques-unes de mes impressions d’auditeur-zappeur mollement confiné sur son canapé.

Parler d’impressions, de zapping, c’est exclure tout rattachement de ces quelques lignes aux sciences sociales en constant essor (comme il convient aux disciplines scientifiques). À preuve : nulles notes, références, dates, index, bibliographie. Aux gens du métier – la lexicologie politique ? – de quantifier et corréler. Ici, je voyage dans mes perceptions, entre divan, écran, somnolences, errances.

Sous l’épiderme, l’Histoire

En sautant, doigt diligent et fesses affaissées, d’une chaîne d’information continue à l’autre, une conviction s’impose à moi, et par conséquent à d’autres. Car l’animal politique marche en troupeaux serrés. Insensé, oui, insensé qui croit qu’il n’est pas mû, mou, nous, vous.

Quelle conviction ? Celle-ci : Éric Zemmour domine tous les journalistes, experts, communicants, politiciens, essayistes, opiniologues, rassemblés autour des mêmes sujets sur nos quatre chaînes, pseudo-concurrentes mais en vérité uniformes – la preuve en est qu’on passe de l’une à l’autre sans percevoir la translation.

On peut invoquer son brio oratoire, sa gestuelle, ses mimiques, son engagement d’une rare énergie, qu’une dramaturgie de l’élocution – spontanée ou cultivée – parvient à concilier avec son apparent contraire, la recherche mimée de l’expression et de l’idée exactes. Oser se rectifier en public n’est pas bafouiller, et distingue assez bien, d’emblée, un énarque, un politicien rôdé d’un intellectuel, fût-il médiatique et non orné de diplômes.

Ces rectifications, il les accomplit soit de lui-même, soit sous la pression d’interlocuteurs. Car l’autre raison de son succès se trouve sans guère de doute dans le goût et le besoin du dialogue conçu comme ce qu’il doit être, un débat, un combat. À cet égard, É. Zemmour est davantage le fils des Lumières que du Grand Siècle qu’il proclame, après Voltaire et tant d’hommes de droite postrévolutionnaires, porter au pinacle absolu du « génie français ». 

Car enfin, le duo Rabelais-Montaigne vaut bien le duel Descartes-Pascal, Marivaux  n’a pas à rougir devant Racine, Balzac et Hugo ne paraissent pas effacés par La Princesse de Clèves, pas plus queVoltaire, Diderot, Rousseau par leurs devanciers. On s’étonne d’entendre des balivernes si datées, si usées, dans la bouche d’un esprit aiguisé. Un admirateur droitier du « génie français » (?) n’est plus tenu, en 2020, de piétiner le siècle dit des Lumières sous prétexte qu’il diffuse des idées anglaises, et retourne l’esprit chrétien contre lui-même sans avouer la dette soi-disant imprescriptible que l’ancien étudiant de Sciences po lui agite sous le nez. Au demeurant, c’est l’école républicaine qui a déposé cette hostie réconciliatrice, cuisinée par Voltaire, sur la langue des élèves studieux…

On passerait cependant, selon moi, à côté de l’essentiel en s’en tenant à ces aspects en somme techniques, quoique efficaces. Ce qui le distingue surtout de ses rivaux plus ternes et convenus, même si le style dit l’homme ou le fait, c’est à mon sens son désir d’Histoire.

Vouloir – sur une chaîne télévisée ! – situer les éclaboussures écumantes de l’actualité quotidienne dans le temps, avec un penchant marqué pour la longue durée, peut sembler un projet incongru. Autant demander à des coiffeurs, des maquilleuses et manucures de maîtriser la médecine interne… Comment s’y prendre ?

Voici ce que ma mémoire tremblotante a retenu, voire classé.

1/ Toute civilisation s’adosse à une religion.

2/ Les civilisations sont donc, en leur fond,  irréductibles l’une à l’autre.

3/ La civilisation européenne commence avec le triomphe du christianisme, la France avec la conversion de Clovis.

4/ Ce qui spécifie cette civilisation dans l’histoire mondiale, c’est une séparation inédite entre le temporel et le spirituel : Rendez à César ce qui est à César, à Dieu ce qui est à Dieu (Saint-Paul, Ép. aux Rom., 13. Un redoutable ami strasbourgeois me signale que Paul ne formule que la première proposition, comme… Hobbes. On trouve l’injonction complète, ajoute-t-il, chez Mat., 22, 21 ; Luc, 20, 25 ; Marc, 12, 17. Que les béotiens sachent de quoi ils parlent…).

5/ Il en découle que tout le processus de sécularisation-laïcisation attribué aux Lumières, aux sciences, à la Raison, à la République, développe en fait une injonction spécifiquement chrétienne et donc européenne.

6/ La coupure entre l’Ancien Régime et l’après-1789 n’a par conséquent pas lieu d’être exagérée, Tocqueville a entièrement raison. L’accroissement constant de l’État centralisé, de sa bureaucratie, de ses décrets et lois, poursuit sa marche avant et après la Révolution française. Le monarque sacré à Reims, père de ses sujets soumis, se contente de transférer ses prérogatives au nouveau Roi, le Peuple des citoyens-électeurs.

7/ Deux figures constamment invoquées dominent du coup le panthéon zemmourien : Napoléon Ier et de Gaulle. L’un dirige la Grande Armée, l’autre les escadrons de la France libre, ensuite dotés de bombes atomiques. Tous deux réaffirment la grandeur française, réparent l’État, désignent l’ennemi (Carl Schmitt), etc.

8/ La civilisation européenne est aujourd’hui sous le coup d’une menace mortelle, le Grand Remplacement, qui vise au premier chef la France. Il s’agit bel et bien d’une Grande Invasion, à l’évidence musulmane.  Elle vise moins à égorger qu’à installer une communauté séparatiste, car forcément étrangère à nos mœurs et coutumes. L’Islam, religion guerrière, s’assigne un nouvel objet de conquête, la France et l’Europe, qu’il entend conduire par l’immigration légale et clandestine.

9/ À n’en pas douter, les Européens subissent une guerre d’agression de plus en plus intense, que le péril du Grand Réchauffement masque autant qu’il va l’accélérer. Or cette attaque massive, incessante, insidieuse, reçoit l’approbation, la collaboration des élites citadines imbibées à l’alcool frelaté des campus américains.

10/ Imprégnées du modèle US, de l’idéologie juridique droit-de-l’hommiste, de l’idéologie anti-industrielle, de l’idéologie écologiste des centres urbains, de l’idéologie vertueusement transnationale, du mépris des populaces non diplômées, non internationalistes, non branchées, peu informatisées, peu aéroportées, ces élites savourent le rêve d’un monde sans États, sans frontières, sans soldats, sans décisions radicales, bref, sans conflits autres que verbaux, à régler devant des juges armés de normes.

11/ É. Zemmour est convaincu que telles idées éclatent en 1968, deviennent dominantes dans les décennies suivantes, et portent la marque indélébile de la Gauche. Défendre la France et les Français revient dès lors à combattre sans répit l’hégémonie – au sens gramscien – des valeurs de gauche.

12/ Bien entendu, les véritables grandes puissances persistent dans leur logique immémoriale, guidée par l’intérêt national, la force, la ruse. D’où l’horreur de nos belles âmes devant Trump, Poutine, les dirigeants chinois et indiens, adeptes comme il se doit de la ‘’Realpolitik’’.

13/ Seule solution politique, du moins en France : réaliser l’union électorale des forces de la Droite dite classique et de la Droite dite extrême, que rien d’essentiel, à ses yeux, ne sépare en vérité, pour réaffirmer les frontières, bloquer l’immigration, oser nommer l’ennemi et l’attaquer, réindustrialiser, réarmer au lieu d’implorer le bouclier américain. En un mot, agir au lieu de palabrer et déléguer toujours plus à Bruxelles ou Francfort. Car on ne peut s’y tromper : l’Europe Unie n’est en réalité qu’une Europe allemande.

Ces 13 points ne prétendent pas rendre compte de tous les thèmes, seulement de ce qui me reste en tête  après quelques mois d’écoutes irrégulières. On est évidemment tenté d’entamer aussitôt un débat. Mais on se heurte à une difficulté liminaire. Est-il en effet loyal de les discuter à loisir, quand elles sont elles-mêmes soumises à d’impérieuses contraintes de temps ? À quoi je pourrais rétorquer qu’aucun intellectuel français ne dispose de 5 heures hebdomadaires (plus une émission sur Paris Première) pour diffuser ses idées auprès d’un large public. Il suffira de rester sobre.

1/ Personne ne doute de l’influence du, ou plutôt des christianismes, sur l’histoire européenne. Là n’est pas la question, sauf à enfoncer avec fracas, tel Matamore, une porte à deux battants largement ouverte. Il s’agit en l’occurrence de savoir si l’injonction paulinienne ou plutôt évangélique, telle que martelée sur CNEWS entre 19h et 20h, en exprime la spécificité centrale et répond au seul sens qu’É. Zemmour lui attribue avec un zèle missionnaire assez déconcertant.

Qu’exprime cet apparent partage équitable entre Rome et Dieu, où Zemmour décèle, exalte l’origine de nos libertés ? Ici-bas, il revient aux fidèles d’obéir aux pouvoirs civils, quoi qu’ils fassent. C’est un message rassurant envoyé par le véritable fondateur du christianisme aux autorités politiques : Vous n’avez rien à craindre des croyants. Tout chez nous n’est qu’ordre, paix et soumission. Ne confondez pas les Juifs rebelle en attente messianique s et les dociles Chrétiens en attente eschatologique !

Mais ces mêmes pouvoirs civils doivent l’entendre : En échange, pas question d’intervenir dans les croyances et l’organisation ecclésiales. Pourquoi ? Parce qu’elles émanent en direct du Ciel, du seul dieu vrai. Le monothéisme, même aussi fantasque que dans sa version chrétienne, implique un droit de regard du religieux sur le politique, impossible en régime païen.

Qu’est-ce que cela donne une fois le christianisme établi comme religion officielle de l’Empire ? À n’en pas douter, une entreprise de contrôle des pratiques et croyances inconnue du paganisme, voire des deux autres monothéismes. Car la soumission civique s’accompagne d’une obéissance encore plus sacrée, qui s’enchaîne du plus humble fidèle au sommet de l’Église. Le pape obéit à Dieu (avec, en bout de course, l’infaillibilité pontificale), le clergé au pape, le peuple au clergé, les clercs à leurs supérieurs. La divergence théologique se transforme en hérésie, l’hérésie en crime.

La bénédiction zemmourienne de l’Église chrétienne, au travers de l’axiome paulinien sommairement interprété, débouche donc sur cette conclusion paradoxale : la séparation de l’Église et de l’État, la laïcité, la liberté de conscience, la tolérance, les droits de l’homme, autant d’enfants naturels du christianisme bien compris.

Pourquoi serait-ce paradoxal ? Parce que l’Église n’a cessé, depuis son officialisation puis son triomphe au sein de l’Empire gréco-romain finissant, de condamner lesdites valeurs, en pratique et en théorie ! Il suffirait à notre téméraire idéologue d’ouvrir la moindre Encyclopédie catholique de la première moitié du XXe siècle – avant donc Vatican II – pour s’en convaincre. Malgré un anachronisme apparent, il n’est en rien absurde de considérer l’Église chrétienne comme la première et grandiose institution à vocation totalitaire de l’Histoire.

Resterait à expliquer la logique d’une distorsion aussi étrange, d’une apologie aussi bizarre, surtout dans la bouche d’un intellectuel d’origine juive, marié paraît-il à une Juive, observant, dit-on, les fêtes juives. La tâche ne semble pas insurmontable.

Si toute civilisation est d’abord une religion, et toute grande religion une monade, il en découle que les civilisations sont irréductibles, et que l’immigration musulmane menace mortellement l’esprit européen, tel que façonné depuis 1500 ans au moins. Les sceptiques brandissent les statistiques, soit 10% de musulmans en Europe ? Deux réponses leur clouent le bec : 1/ le mutisme ; 2/ les attentats terroristes, produits dits naturels des Quartiers sécessionnistes, les vagues migratoires en cours et à venir. Le choc des civilisations est en réalité une guerre (quasi perdue) pour notre survie, en tant que Français, en tant qu’Européens.

Perdue par la faute de la Gauche hégémonique, des Juges ambitieux, des Américains impérialistes, des Politiciens européistes, des Moralistes universalistes, d’une Droite amorphe, des Pacifistes bêlants, des Féministes hurlantes.

Or, qu’est-ce que l’Histoire démontre ? Que les trois grands monothéismes sont nés en 1500 ans aux franges orientales de l’espace gréco-romain. Par conséquent, le fameux christianisme pseudo-européen est une religion moyen-orientale  importée, immigrée…

 Le Grand Remplacement tant redouté a déjà eu lieu. Historiquement attesté, il consista à remplacer le paganisme – source d’une liberté politique, intellectuelle et morale sans commune mesure avec celle que concéda l’Église – par le(s) christianisme(s).

Au profit donc du monothéisme le moins monothéiste, puisqu’il adore un dieu en trois personnes, sans compter la Vierge sans péché originel, sans pollution sexuelle, et néanmoins mère d’un enfant à la fois divin, humain, messianique, et du coup digne de ressusciter après avoir délivré le genre humain sur une croix de bois romaine dressée en fait par la malignité juive. À quoi les Catholiques ajoutent leurs myriades de saints, au grand dam des Protestants qui crient à l’idolâtrie comme leurs collègues musulmans anti-chiites et anti-marabouts.

Les vengeurs islamistes ne sont pas plus ‘’séparatistes’’ (?) que les intégristes chrétiens ennemis des avortements médicaux et des mariages unijambistes, ou que les assassins vulgaires. Prétendre les rééduquer au lait républicain des cellules risque moult déboires. Comme ces ignorants croient agir au nom de leur religion, mieux vaudrait leur expliquer d’abord la différence entre foi monothéiste et idolâtrie. Et donc la gravité extrême de leur péché aux yeux farouches de Dieu. À plaie religieuse, baume théologique.

Il faut l’avouer, le Grand Gémissement hebdomadaire ne manque pas de cocasserie hélas involontaire. Reconnaissons pourtant qu’on nous demande peu pour le transformer en joie pure, en hosannah, en actions de grâce. Il suffirait en effet de supprimer le droit du sol, des aides sociales criminellement excessives, le regroupement familial obligatoire, le droit d’asile à tout va, les rassemblements en immeubles ethniques à guetteurs appointés, l’enseignant laxiste et l’imam belliqueux.  Et les filières clandestines où passent, sous notre distraite barbe douanière et policière, hommes, femmes, enfants, épouses polygames, armes, drogues.

Sous le ciel, l’État

L’Europe ne serait donc pas la fille de deux pères, Zeus/Jupiter et le Christ, l’hôte de deux sommets, l’Olympe et le monticule du Calvaire. En face de cette conclusion, É. Zemmour se récrierait : ‘’Je ne manque jamais, aussitôt que j’évoque le christianisme, de mentionner l’apport gréco-romain’’. On doit l’accorder, puisque c’est exact.

Mais cet ajout a tout d’une précaution oratoire, car je ne l’ai jamais entendu lui donner le moindre contenu concret, à l’inverse de la formule paulinienne, commentée avec l’emphase qu’on a vue. Il ne serait pourtant pas inutile, pour l’instruction des centaines de milliers de spectateurs quotidiens, d’illustrer quelque peu notre dette envers l’Antiquité d’avant Jésus et saint Paul.

Car enfin, la civilisation européenne est pour le moins aussi païenne que chrétienne. Tous ceux qui réclament, la larme sous l’œil et le sanglot en fond de gorge, l’inscription constitutionnelle de ses « racines judéo-chrétiennes », se moquent du monde ou jouent aux fins plaisantins d’après-boire.

Que doit-on aux Grecs et Romains résolument damnés, brûlés, torturés à jamais en Enfer, si l’aimable théologie dit vrai ? 1/ La langue en traduction latine autorisée des textes sacrés, des prières et des clercs ; 2/ la philosophie grecque, qui organise la construction théologique, discipline reine des universités médiévales et postmédiévales, attachée sur sa croix : concilier raison et foi ; 3/ le corpus juridique romain, excusons-nous du peu ; 4/ la philosophie politique ; 5/ des modèles artistiques, qu’ils soient littéraires, architecturaux, sculpturaux ; 6/ des vertus morales d’une impressionnante variété et grandeur, toutes étrangères au canon chrétien. (Il n’est pas exclu que cette autre séparation ait joué un rôle aussi majeur que celle pointée sans répit par Zemmour entre le ciel et la terre).

Il est donc impossible d’invoquer nos « racines judéo-chrétiennes » sans parler d’abord de notre enracinement païen. La chronologie l’exige, la logique aussi. Qui y manque viole l’Histoire, ampute d’une bonne moitié le corps de la ‘’civilisation européenne’’. À quoi sert d’appeler à la « guerre », au « choc des civilisations », si l’on ne sait pas ce que l’on défend, ou qu’on le feint – par crainte de ne pas assez noircir l’ennemi ? Le Boche, en 1914, combattait la démocratie ; en 2020, le Musulman égorge la République, la France, l’Europe. La guerre moderne requiert la propagande.

Car, dans ce survol à très haute distance qui se cale sur les contraintes de l’exercice télévisé où brille notre commentateur de l’actualité, les redoutables Arabes nous ont aidés. Qu’ils aient été les intercesseurs exclusifs de la philosophie aristotélicienne, comme on l’a longtemps affirmé, ou que ces transcriptions soient aussi issues d’un travail indigène, peu importe ici. Sauf erreur de ma part, la civilisation musulmane a puisé aux mêmes sources, judéo-chrétiennes – le Coran en fait foi – et antiques. Dans cette perspective, l’éradication par la Reine Très-Catholique  de l’enclave arabo-juive au sud de l’Espagne apparaît rétrospectivement comme un vrai désastre historique. Force est d’admettre qu’il repose sur deux épaules unies dans le même effort, étatique et religieux, national et ecclésial.

Dès lors, affirmer péremptoirement que les religions judéo-chrétienne et musulmane engendrent forcément deux civilisations inconciliables, et donc destinées à rester à jamais dans leurs frontières, semble une assertion assez fragile. Faut-il rappeler qu’en France et en Allemagne, au tournant du XIXe et XXe siècle, on déclarait inassimilables les pouilleux Juifs ashkénazes venus de l’Est en hordes massives ? Avec les mêmes arguments pseudo factuels : dénuement ; inculture ; ghettoïsation ; dialecte natif ; vêtements et alimentation peu autochtones ; démographie galopante ; concurrence déloyale ; corruption mortifère de l’esprit national,  etc.

On nous explique maintenant, non moins doctement, qu’on ne saurait confondre Juifs et Musulmans. Certes, déclare É. Zemmour, il ne s’agit pas de nier que certains Musulmans s’assimilent, percent dans diverses branches estimables. Mais comment confondre la promotion individuelle, dit-il, avec l’intégration de masse ? Et de citer, seul on s’en doute parmi ses confrères, le barbu collaborateur de Marx, par ailleurs patron d’usine anglaise : Au-dessus d’un certain seuil, la quantité se mue en qualité. Comment veut-on que je boude un homme capable de me rappeler, en plein XXIe siècle, le vieux Friedrich, en sa Dialectique de la nature inoubliablement mélangée à mon biberon, impasse  Compans, 75019 Paris ?

Si donc même les habitants juifs ou judaïsés des plaines slaves, endurcis dans leurs préjugés par les pogroms judéo-chrétiens, parviennent à s’établir psychanalystes lacaniens en Argentine ; si les païens du Moyen-Orient sont devenus citoyens romains, il est vrai assez tard, puis chrétiens byzantins, puis musulmans sunnites ou chiites, voire derviches tournants dans l’empire ottoman, avant de découvrir les frissons nationaux ; s’il existe en Europe, du côté des Balkans, deux ou trois petites nations islamiques ; si la minuscule Turquie, qui, dit-on, se rêve héritière du Sultan, frappe à la porte  et participe à l’OTAN – pourquoi faudrait-il désespérer de la plasticité humaine nécessairement prévue dans le plan divin ?

Or la plupart des paysans de Sion ont connu des métamorphoses encore plus merveilleuses après la destruction avérée du Temple et l’exode moins certain en paquebots géants aussitôt  affrétés par la Banque juive alors florissante (fin 70-automne 71 après J.-C., en tout cas avant Hanouka’71 dans le bizarre agenda goy). 1/ Enfants penchés de Moïse, par habitude ; 2/ puis fils à genoux du divin Fils, par consanguinité galiléenne ; 3/ puis disciples allongés de Mahomet, par calcul mental bien conduit ; 4/ puis peuple exproprié manu militari par une seconde Reconquista inversée, mais non moins forcée ; 5/ puis bénéficiaires de charités internationales pour ne pas importuner leurs ancêtres revenus le glaive au poing, et le Talmud ethnico-démocratique en poche. C’est que la sensible Communauté internationale voudrait leur éviter les tracas d’une sixième transformation, qui ferait d’un peuple spolié, offensé, étranglé, une Nation parmi les Nations. On comprend sans peine ce souci. Il faudrait alors assurer aussi la ‘’sécurité’’ de l’État de Palestine. Or deux sécurités au lieu d’une, c’est le double du gérable, comme les pragmatiques USA ont fini par l’admettre.

Difficile de rêver plus parfaites mutations, et de ne pas y reconnaître l’infaillible main du Dieu jaloux au travers des nuées que l’histoire accumule sur nos têtes (pensives). Qui aime bien sait mesurer le châtiment. J’aimerais quant à moi savoir ce qu’en pense É. Zemmour, faute de l’avoir écouté sur le sujet. Trouverait-il mon propos sur les Palestiniens péniblement humanitariste, voire gauchiste ? M’inviterait-il à relire Machiavel, à méditer sur le fatal tragique de l’Histoire ?

En attendant de capter une réponse, ce qui me frappe surtout dans ses recours historiques, c’est l’écrasante primauté des invariants (le génie français, le christianisme, l’Islam, la civilisation européenne, le Musulman de fraîche ou longue date…). Parmi ceux-ci, au premier rang, figure l’État.

J’en tombe d‘accord avec lui : Pas de Nation sans État, rêvé (les Kurdes) ou construit par le fer et le feu (Allemagne, Israël, Algérie). On s’en doute, Zemmour a beau citer Engels, il n’éprouve pas l’inconfort des marxistes devant l’institution étatique. Ce qui le mine, c’est tous les liens qui entravent en Europe la marche de ce géant désormais exsangue. L’universalisme gémissant méprise l’intérêt national ; le juge évince l’homme d’État ; le migrant vaut le citoyen et émeut davantage ; la visée européiste déclasse l’unité patriotique, etc.

De ce réquisitoire quotidien, je retiens quelques idées à mon sens incontestables. 1/ La Nation européenne tient de la chimère, faute de langue et d’histoire communes, d’économie unifiée, de culture partagée, d’État central élu, etc. Qu’on y communique par l’anglo-américain basique, parlé qu’à Malte et Gibraltar, qu’on s’y ‘’défende’’ sous la direction obligée d’un général en chef étranger, suffit à en révéler l’absurdité, ou plutôt la vassalité foncière, inscrite dans son acte de naissance, dans ses gènes.

2/ Son centre hégémonique, et voulu tel par Washington dès l’après-guerre – l’Allemagne au lieu de la France -, se sert du paravent européen au gré de ses intérêts économiques, levier de sa puissance. Le libre-échange à concurrence non faussée et la monnaie commune pérennisent son précieux avantage.

3/ La Commission de Bruxelles, l’OTAN, l’euro, la Banque centrale, le Parlement croupion, la supériorité des lois fédérales, vident la souveraineté nationale, et donc la démocratie effective, de toute latitude réelle.

4/ Le viol à ciel ouvert du référendum français de 2005 vaut symbole. A ceux qui font mine d’en douter, on rappellera son homologue anglais : aussitôt le Brexit voté, on a vu nos européistes outrés réclamer un… vote-bis, comme auparavant aux Pays-Bas. Motif délectable : les vainqueurs avaient osé travestir la vérité, et cela dans des élections publiques à portée internationale.

Du jamais vu, criaient-ils. Un scandale antidémocratique ! Une hérésie morale inouïe ! Du ‘’populisme’’ sorti sanguinolent du ventre immonde… La science politique nous avait pourtant avertis : Ne jamais demander au peuple son avis direct sur des questions importantes, par définition trop complexes. Son esprit simple, pour ne pas dire primaire, tout d’affects impulsifs, le fait répondre à côté de la question au mépris des évidences rationnelles, celles qui guident les couches éclairées par les journaux sérieux.

Tout cela, à première vue bizarre, est au fond très logique.  L’État à double étage (national-électif et transnational-nommé) appelle des votes à deux entrées quand l’égarement  du premier genre l’emporte sur les connaissances du second, à coups de mensonges éhontés par nature illégitimes, mais corrigibles au tableau noir. Il suffit d’y effacer la réponse inexacte, incapable d’exprimer la vraie volonté générale, celle qui rassérène le palier supérieur.

Si les candidats électeurs échouent à l’examen, n’est-il pas  légitime de leur accorder une session de rattrapage ? Va-t-on priver les sans-dents d’une Angleterre périphérique et assistée de ce droit scolaire élémentaire ?

À défaut de faire du style racinien et des monuments symétriques l’archétype du ‘’génie français’’, je reste un rousseauiste indécrottable : la démocratie se dilue dans de trop vastes ensembles hétéroclites ; elle demande un cadre national, une langue, des habitus, bref, un nid patriotique.

Je tire donc l’argumentaire zemmourien davantage vers une finalité démocratique qu’étatique. C’est pourquoi, loin d’exalter comme lui la Ve République, de réclamer un retour à son usage gaullien, je souscris des deux mains à une VIe République, comme à la liberté de construire de tout autres institutions européennes, réduites au minimum.

Il ne me semble pas non plus que l’État contemporain ait perdu ses capacités répressives, comme il le proclame en compagnie des droites unies et d’une certaine gauche indéfectiblement fidèle aux Moch et Mollet de ma jeunesse, ces sucrés successeurs de Thiers. S’il m’est permis de finir sur une prophétie extralucide , le brave flic partout menacé, le brave gendarme rural angoissé, le brave CRS toujours agressé, le soldat entièrement professionnalisé, le gardien de prison surpeuplée, le retors informaticien espion, le délateur zélé et le suspicieux douanier ont encore un fort brillant avenir. Le chômeur aussi. Le millionnaire sous-fiscalisé tout autant.

Que le plus puissant intellectuel de France se rassure ! Tout n’est pas perdu. Nous n’en sommes qu’à l’aurore de l’État tentaculaire. Faute d’agresser ses voisins, il lui reste ses citoyens.

Jean Goldzink (20-27 déc. 2020)

Fiche biographique

Nom d’état-civil : GOLDZIUK, Jean René.

Nom professionnel : GOLDZINK, Jean (transcription fautive, au lycée, du u en n)

le 03/07/1937 à Paris, Xe.

Mère : WUNDHEILER, Hannah (Juive polonaise de langue allemande, née en 1911, émigrée de Berlin à Paris en 1933. Décédée en 1998). Son trouble bipolaire se fixait étrangement autour de papiers d’identité à ses yeux paniqués jamais en règle.

Père : GOLDZIUK, Samuel (Juif polonais né en 1905, exclu de l’université de Cracovie, section Mathématiques, pour activités subversives exagérément marxistes. Il me fit l’honneur de me reconnaître 3 mois plus tard. Révolutionnaire professionnel, il organisa les premiers groupes clandestins juifs après l’interdiction du PCF suite au pacte germano-soviétique ; dirigeant politique, sous Vichy, de la MOI – Main d’Œuvre Immigrée – , zone sud ; rentré en Pologne en 1948 sous le nom imposé de KOWALSKI, Edward = Dupont, Durand ; surnom : Tcharny = le Noir. Décédé à Varsovie en 1991).

J. Goldzink fut caché pendant la guerre à Paris puis Montaigu (commune de Coutevroult), fit ses études secondaires au lycée Voltaire, prépara à Henri IV le concours de l’ENS de Saint-Cloud, où il entra en 1957 comme historien. Après la licence et l’année (passée à Berlin) des mémoires de recherche (histoire allemande contemporaine et médiévale), il obtint en 1963 l’agrégation de Lettres Modernes. Après 4 ans dans un établissement grenoblois, il devint agrégé-répétiteur à l’ENS de Saint-Cloud en 1967, puis Maître de Conférences. Retraité à partir de 2002. A publié des ouvrages et articles sur la littérature française du XVIIIe siècle, mais omis de rédiger sa thèse sur l’abbé Mably, puis oublié de candidater à un poste de professeur des universités. Père de deux enfants, remarié en 2019 avec une professeure de médecine, après 25 ans de concubinage. Adhérent du PCF entre 1956 et 1980. N’a voté ni pour F. Mitterrand ni pour F. Hollande ni pour E. Macron. Pas d’activités ni d’accointances terroristes repérées jusqu’ici par la police métropolitaine.

Il convient d’ajouter que ledit GOLDZIUK, Jean, alias GOLDZINK, voulut intégrer un lycée de l’Armée durant son service militaire (1964). Mais comme le dossier policier de son père naturel, GOLDZIUK, Samuel, alias KOWALSKI, Edward, alias Tcharny, révélait clairement que sa médaille de la Résistance récompensait moins une disposition patriotique qu’internationaliste-communiste, on dut lui refuser ce poste sensible, ainsi qu’une place dans un bureau d’intendance, où il aurait pu accéder au grade de caporal. Il fut donc versé au 42e régiment d’infanterie de Marine. Cette décision pourtant normale suscita chez l’impétrant des troubles psychologiques jugés assez graves pour entraîner sa mise à l’écart des forces armées. On peut supposer que la fin de la guerre d’Algérie facilita cette mesure, qui, prise à temps, n’entraîna aucune pension d’invalidité. Certains insinuent qu’il aurait lui-même, par dépit, provoqué lesdits troubles en se bourrant la nuit, à un degré excessif, de pages entières, assez complexes, de La Recherche du temps perdu (roman de Proust, Marcel, romancier bourgeois, voire  mondain du XXe siècle).

Le passage de mon livre cité par Claude Angeli dans le Canard enchainé

ON LE SAIT : LA DEPORTATION MENE A LA MORT

Le Consistoire central monte également en première ligne. Jacques Helbronner a dépêché maître Robert Kiefe, son secrétaire personnel, à Vichy pour rencontrer Jean Jardin, le directeur de cabinet de Laval. Il lui remet un dossier complet sur les déportations et la manière dont elles se déroulent, évoque leur destination finale – l’extermination. Son interlocuteur se dit « atterré », affirme que ni lui ni Laval n’ont connaissance de ces faits. Jardin reconnaît que, « pour éviter des mesures allemandes contre les Israélites français en zone non occupée, le gouvernement a consenti à livrer les étrangers ». Kiefe lui répond : « Dans quelques semaines, les Allemands exigeront de nouvelles mesures contre les Juifs français. Vous ne pouvez d’aucune manière leur faire confiance. »
Le 23 août 1942 , la section permanente du Consistoire se réunit pour examiner un texte rédigé par Kiefe, et destiné à alerter les responsables politiques et religieux. En l’absence d’Helbronner, porté manquant depuis le début du mois « en raison de son état de santé », la séance est présidée par Adolphe Caen, assisté d’Isaïe Schwartz, le grand rabbin de France. Le grand rabbin Jacob Kaplan est également présent. Tous approuvent le contenu du texte, et ensemble ils décident de le diffuser aux membres du Consistoire, aux présidents des communautés et aux rabbins, mais aussi au Maréchal, au nonce apostolique, au pasteur Boegner, au président de la Croix-Rouge, aux évêques et archevêques, aux ministres, aux préfets et à certains journalistes…
Une délégation du Consistoire remet la missive au secrétariat de Laval.
On lit :
« Le Consistoire central des Israélites de France, conscient du devoir de solidarité religieuse qui lui incombe, exprime au chef du gouvernement l’indignation que lui inspire la décision prise par le gouvernement français de livrer au gouvernement allemand des milliers d’étrangers de diverses nationalités mais tous de religion israélite, résidant en zone non occupée et qui s’étaient réfugiés en France avant la guerre pour fuir les persécutions dont ils étaient victimes. […]
Le Consistoire central ne peut avoir aucun doute sur le sort final qui attend les déportés après qu’ils auront subit un affreux martyre. Le chancelier du Reich n’a-t-il pas déclaré dans son message du 24 février 1942 : “Ma prophétie suivant laquelle au cours de cette guerre ce ne sera pas l’humanité aryenne qui sera anéanti, mais les Juifs qui seront exterminés, s’accomplira quoi que nous apporte la bataille, et qu’elle qu’en soit la durée. Tel sera son résultat final.” Ce programme d’extermination a été méthodiquement appliqué en Allemagne et dans les pays occupés par elle, puisqu’il a été établi par des informations précises que plusieurs centaines de milliers d’Israélites ont été massacrés en Europe orientale, ou y sont morts, après d’atroces souffrances à la suite des mauvais traitements subis. Enfin, le fait que les personnes livrées par le gouvernement français ont été rassemblées sans aucune discrimination à leur aptitude physique et que parmi elles figurent des malades, des vieillards, des femmes enceintes, des enfants, confirme que ce n’est pas en vue d’utiliser les déportés comme main-d’œuvre, mais dans l’intention bien arrêtée de les exterminer impitoyablement et méthodiquement.
[…] Les malheureux déportés ont été traités de la façon la plus inhumaine, dès leur embarquement en zone non occupée ; ils ont été entassés dans des wagons à bestiaux, hommes, femmes, enfants, vieillards, malades, tous mêlés sans vivres, sans que les précautions d’hygiène les plus élémentaires aient été respectées […]. Le Consistoire demande, pour le cas où il ne serait pas possible d’obtenir la révocation de l’ensemble de ces mesures […], d’en exclure tous les anciens combattants et volontaires étrangers, les enfants de moins de 16 ans isolés, et en tout cas les jeunes filles pour qui ces déportations risquent d’avoir les conséquences les plus révoltantes. Demande également de décider que les parents d’enfants de moins de 3 ans ne soient pas déportés, ainsi que toutes les femmes enceintes .
»
Le Consistoire n’obtiendra pas de réponse à sa lettre. Mais il est clair que les responsables politiques à Vichy et les chefs militaires français ne pouvaient pas ne pas avoir connaissance des massacres commis dans les abattoirs humains à l’est de l’Europe. Il serait absurde d’imaginer qu’ils n’usaient pas des services d’écoute des radios étrangères, qu’ils ne disposaient pas de services d’informations civil ou militaire, présentant régulièrement aux dirigeants – à Pétain, Laval, Darlan et à d’autres – des rapports sur ce qui était publié en Angleterre, en Suisse, diffusés par les médias, la BBC ou Radio Moscou.
Le Consistoire, lui, s’était fondé sur des informations publiées à Londres le 25 juin 1942. The Telegraph avait révélé l’étendue des massacres commis par les Allemands en Pologne. Le 1er juillet, de 21 h 30 à 22 heures, dans l’émission de la BBC intitulée Les Français parlent aux Français, Jean Marin et Jean-Louis Crémieux-Brilhac avaient diffusé ces informations :
« Dans une note officielle, le gouvernement polonais a fait connaître que : “700 000 hommes, femmes et enfants ont été mis à mort, par des hommes qui avaient froidement décidés ces exécutions massives.” Pourquoi ? La note polonaise raconte comment se font les massacres des populations condamnées, les détails sont terribles, n’en citons qu’un : Les Allemands utilisent des chambres à gaz qu’on appelle même en Allemagne les chambres d’Hitler, montées sur roues. Les condamnés d’un village, d’une ville sont séparés par groupes de 80 à 90 et chaque groupe, à son tour, est enfourné dans la chambre roulante. […]. Voilà une image de l’Ordre nouveau qu’on voudrait imposer à l’Europe. Voilà aujourd’hui, la France en est au même point et nous voyons qu’en zone occupée, le Parti populaire français de Doriot imite le national-socialisme de la première heure et enjoint aux patrons d’hôtels et de cafés d’interdire l’accès de leurs établissements aux Juifs, porteurs ou non de l’étoile jaune. N’oubliez pas que c’est peu à peu qu’on essaie d’habituer un peuple à considérer une partie de la population comme sacrifiée d’avance, les étapes sont ensuite vite franchies. »

Les Juifs de France entre République et sionisme. La Critique de Libé

Les juifs, le sionisme, la République
Par Laurent Joffrin — 11 février 2020 à 17:36
Illustration Libération
Charles Enderlin, correspondant de France 2 à Jérusalem durant plus de trente ans, retrace l’histoire des juifs de France, du franco-judaïsme dominant sous la IIIe République au virage franco-sioniste d’aujourd’hui.

Les juifs, le sionisme, la République

Charles Enderlin est un juif de gauche – il en reste. Après le mouvement de 1968, séduit par les idéaux du sionisme socialiste, il émigre en Israël pour travailler dans un kibboutz. Il prend la nationalité israélienne, puis devient journaliste, pour tenir pendant plus de trente ans la correspondance de France 2 en Israël. A la différence de tant d’anciens de 68, il a gardé les idées de sa jeunesse. Auteur de nombreux ouvrages sur l’histoire de la région, il est revenu en France sur le tard, pour constater que les Français juifs, de toute évidence, sont nombreux à avoir suivi un itinéraire politique différent du sien, en tout cas ceux qui se sentent représentés par les institutions officielles de «la communauté», le Crif ou le Consistoire. Pour retracer cette évolution et la comprendre, il livre une histoire érudite et engagée des juifs de France (selon son expression), «entre République et sionisme».

Cette évolution, Enderlin la résume en deux formules : les Français juifs sont passés, au fil des événements tragiques qui ont rythmé leur histoire, du «franco-judaïsme» au «franco-sionisme». Enderlin rappelle d’abord le lien intime qui a réuni tant de juifs français à la République, en qui ils voyaient à la fois un idéal et une protection. Son admiration peu dissimulée va d’abord à ces personnalités françaises éminentes que furent Crémieux, Naquet, Netter, et bien d’autres, qui ont contribué au premier rang, avec Gambetta, Clemenceau, Ferry, à l’établissement du régime républicain. En 1870, Crémieux est de ceux qui proclament la République à la chute de Napoléon III et il est le promoteur d’un décret historique, celui qui confère la nationalité française aux juifs d’Algérie. Puis arrive l’épreuve dramatique de l’affaire Dreyfus, qui défie l’attachement immémorial des juifs français au vieux pays. Theodor Herzl, dit-on, en tira l’idée que les juifs, attaqués même dans ce pays qui les avait émancipés à la Révolution et où ils semblaient exempts, sous la République, des antiques discriminations, ne seraient jamais en sécurité s’ils ne disposaient d’un Etat qui leur soit propre. Même si Herzl, journaliste autrichien, était surtout épouvanté par la résurgence des pogroms dans l’Est de l’Europe, c’est ainsi que naît le mouvement sioniste.

Après une féroce bataille où les Drumont, Guérin et consorts se déchaînent contre les juifs, la République l’emporte in fine, sous l’impulsion des Picquart, Zola, Clemenceau, Jaurès ou Bernard Lazare. Ainsi, malgré les attaques, la communauté juive reste profondément attachée à son pays, patriote à l’égale des autres Français, comme en témoigne son comportement pendant la Grande Guerre, où Enderlin rappelle que les pertes humaines subies par les Français juifs sont égales en proportion à celles qu’endura le reste de la population française.

Cela ne prévient en rien la terrible montée de l’antisémitisme dans les années 30, qui culmine avec les crimes de Vichy, les mesures de relégation et de confiscation, l’imposition de l’étoile jaune, puis l’enfermement, la déportation et l’assassinat dans les camps nazis de plus de 75 000 juifs étrangers et français. Pourtant, après la guerre, l’identification juive à la République reste intacte, doublée d’un lien particulier avec la gauche, et les départs vers Israël restent en nombre très limité.

Vient le temps des ruptures. L’arrivée massive des juifs d’Algérie, chassés avec les autres «pieds-noirs» par l’indépendance modifie la démographie de la communauté. La guerre des Six Jours engendre un second choc. Les Français juifs ont tremblé pour Israël, puis communié à la victoire éclair du jeune Etat sur les armées arabes coalisées. Raymond Aron lui-même, froid commentateur, sent renaître son identité particulière dans la République et réagit avec virulence à l’admonestation du général de Gaulle qui parle du peuple juif «sûr de lui et dominateur». La guerre du Kippour, plus incertaine et meurtrière, redouble la solidarité avec Israël, tandis que la «politique arabe» de la France heurte une partie de la communauté. Les attentats palestiniens visant des civils juifs dans le monde attisent l’inquiétude.

Après l’échec des tentatives de compromis avec Arafat et l’OLP, l’assassinat de Rabin, les attentats-suicides en Israël, les espoirs de la gauche sont ébranlés, pendant que les instances communautaires se rallient de plus en plus à la politique de la droite israélienne. Le tournant une fois pris, cette identification non seulement à Israël, mais aussi à la politique de gouvernements de plus en plus à droite, s’accentue au fil des années, si bien qu’au grand dam d’Enderlin, ni le Crif ni le Consistoire n’émettent plus de réserves devant la politique annexionniste du Likoud et de ses alliés religieux. «Jews turn right», disent les Anglo-Saxons. Nous y sommes, même si les organisations communautaires ne reflètent pas forcément les sentiments de l’ensemble de la communauté. Entre judaïsme identitaire et principes universalistes ou républicains, Enderlin a fait son choix, fidèle au rêve sioniste d’origine, en France comme en Israël, ce qui lui vaut les foudres de la droite israélienne.

En revanche, il manque sans doute une explication à cette fresque minutieuse. Pourquoi la gauche juive a-t-elle échoué ? Pourquoi, en Israël et en France, est-ce la droite qui domine désormais ? Evolution endogène, montée des nationalismes partout dans le monde, repli religieux ? Certes. Mais comment ne pas voir aussi, au cours des dernières décennies, l’action meurtrière des mouvements islamistes dans le monde, le Hamas compris, proclamant leur haine des juifs, leur volonté de détruire l’Etat d’Israël, leur détermination à attaquer par le terrorisme à la fois Israël et les juifs d’Europe. Partisane d’un accord avec les Etats arabes et les Palestiniens, la gauche fut régulièrement entravée, contredite, désavouée aux yeux d’une partie de l’opinion, par l’extrême violence des factions islamistes acharnées à ruiner toute possibilité d’accord, renforçant par là même les partis les plus hostiles à toute paix de compromis, à tout Etat palestinien. Les extrêmes se renforcent mutuellement. C’est un autre ressort de l’histoire.
Laurent Joffrin

Charles Enderlin

Les Juifs de France. Entre République et sionisme Seuil, 448 pp., 22,50 €.

Extrait de Les Juifs de France entre République et sionisme

Les américains, les Juifs algériens. Roosevelt et Noguès. Peyrouton l’antisémite arrive à Alger avec la bénédiction américaine.
Le 14 janvier 1943 s’ouvre à Anfa, près de Casablanca, la conférence interalliée. Roosevelt et Churchill y discutent de la suite à donner à la guerre. Giraud et de Gaulle ont également été conviés, ne serait-ce que pour se serrer la main devant les caméras. Le chef de la France libre retournera à Londres peu après. Le 17, Roosevelt reçoit le général Charles Noguès, le résident général au Maroc, toujours en poste . Le compte rendu de la discussion est rédigé par l’attaché militaire naval du président américain, le capitaine McCrea :
« Murphy déclare qu’en Afrique du Nord, les Juifs sont déçus, car la “guerre de libération ” n’a pas immédiatement conduit à leur liberté complète. Le président a dit qu’à son avis l’ensemble du problème juif devait être examiné très soigneusement, et que les progrès doivent être sérieusement planifiés. En d’autres termes, le nombre de Juifs exerçant certaines professions libérales (droit, médecine, etc.) doit être absolument limité au pourcentage [de la population juive] par rapport à l’ensemble de la population nord-africaine. Un tel plan devrait permettre aux Juifs d’exercer ces professions sans les surcharger. […] le général Noguès était d’accord en général, en ajoutant que ce serait triste si les Français devaient gagner la guerre uniquement pour permettre aux Juifs le contrôle des professions et du monde des affaires en Afrique du Nord. Le président a rappelé les plaintes des Allemands à l’encontre des Juifs allemands qui ne représentaient qu’une petite partie de la population, mais plus de la moitié des avocats, des enseignants, des universitaires, etc. » On ne sait pas d’où le président des États-Unis tient ces fausses statistiques.
Sur les conseils de Murphy, Giraud fait venir à Alger Marcel Peyrouton, antisémite notoire, l’un des auteurs du premier Statut des Juifs d’octobre 1940 et responsable de l’abrogation du décret Crémieux. Nommé gouverneur de l’Algérie, il convoque, le 28 janvier 1943, une délégation de notables juifs conduits par le rabbin Eisenbeth pour leur annoncer :
« Les Juifs et les parlementaires ont été déclarés responsable de la défaite. Une défaite qui a provoqué une explosion générale d’antisémitisme dans toutes les couches sociales du pays. Certaines lois antisémites ont été prises en France sous l’impulsion du sentiment qu’avaient fait naître les Juifs étrangers fraîchement naturalisés depuis l’avènement du ministère Blum. Une des conditions essentielles de l’armistice a été l’introduction en France de la législation raciste. L’abrogation des lois raciales en Algérie se heurterait au mécontentement de musulmans. L’Algérie est encore la France et ne peut pas se considérer comme séparée d’elle pour légiférer en cette matière. »
Et Peyrouton d’annoncer : « La question des droits politiques […] recevra une solution après la guerre. Les biens des Juifs seront restitués en totalité, par paliers. Le numerus clausus sera élargi. Dans les écoles, il sera totalement aboli à l’avenir. Les petits fonctionnaires seront repris graduellement. »
Les Alliés ont lancé l’offensive contre les forces allemandes et italiennes qui se sont déployées en Tunisie après l’opération Torch. Le général Juin commande les 75 000 hommes de l’armée d’Afrique et de la première division de la France libre du général Larminat. Ils combattent aux côtés des 95 000 Américains d’Eisenhower, le commandant suprême, et des 130 000 Britanniques de Montgomery dans le dispositif duquel est intégrée la petite force de Leclerc .

Le plan Trump – Kushner

Ses contradictions et les raisons pour lesquelles le monde musulman ne peut que le combattre .

Première constatation : Dès la page 3, Jared Kushner, l’auteur de ce texte, évoque la mémoire d’Yitzhak Rabin et affirme qu’il « a donné sa vie pour la cause de la paix ». Il oublie de rappeler qu’en fait, le Premier ministre a été assassiné par un juif nationaliste religieux pour empêcher tout accord avec les palestiniens.

Le plan semble se référer au dernier discours de Rabin en 1995 à la Knesset où il défendait l’accord intérimaire d’Oslo 2, dans lequel il définissait sa vision: « Jérusalem resterait sous la souveraineté israélienne, les secteurs de Cisjordanie et de la vallée du Jourdain où vivent d’importantes populations juives seraient incorporées à Israël. Le reste avec Gaza feraient partie de l’autonomie palestinienne, « moins qu’un état ». La direction palestinienne, relève Kushner, n’a pas rejeté cette vision de Rabin présentée comme le statut final des territoires occupés.
En fait, il savait parfaitement que pour l’OLP, le processus d’Oslo ne pouvait que mener à la création d’une Palestine indépendante. Le 11 décembre 1993, il envoyait à Tunis, son conseiller diplomatique, le colonel de réserve Jacques Neriah, ancien des renseignements militaires, rencontrer Yasser Arafat pour une discussion franche. De retour à Jérusalem, il faisait son rapport à Rabin : « le chef de l’OLP ne se contentera en aucun cas d’une autonomie, même élargie dans le statut final mais uniquement d’un état indépendant aux côtés d’Israël. » Le Premier ministre a réagi en déclarant à Neriah : « On continue le processus ! On verra ! »
Pour le professeur Matti Steinberg, ancien analyste principal du Shin Beth, il n’y a pas de doute : Rabin savait parfaitement, en s’engageant dans le processus d’Oslo, que pour l’OLP cela devait mener nécessairement à l’autodétermination palestinienne.

C’est page 7, que l’on découvre le mobile idéologique du plan concocté par Kushner : « L’État d’Israël a le désir légitime d’être l’État nation du peuple juif et que ce statut soit reconnu de par le monde. » Rappelons que le 19 juillet 2019, Benjamin Netanyahu a fait adopter par la Knesset la loi fondamentale définissant : « Israël comme l’État nation du peuple juif, qui y exerce son droit naturel, culturel, religieux et historique à l’autodétermination. La réalisation de ce droit à l’autodétermination nationale dans l’État d’Israël est réservée au seul peuple juif ». En d’autres termes, les citoyens non-juifs n’ont pas ce droit et, cette loi, accorde la priorité à l’hébreu et au développement des localités juives. C’est faire évoluer Israël vers une forme d’ethnocratie. <a href= »https://www.monde-diplomatique.fr/2018/09/ENDERLIN/59027″></a>

En guise de justification, le plan Trump propose de faire de la Palestine, l’État-nation du peuple palestinien « avec, dans chaque cas, des droits civiques égaux pour tous les citoyens de chaque état » Ce qui, pour Israël, contredit les principes discriminatoires définis par la loi votée par la Knesset.
Mais, là, il faut relever que Kushner se prononce en faveur de la création d’un État palestinien. Comment pourrait-on y parvenir ? La réponse se trouve page 10. Il faudrait que « l’Autorité palestinienne ou toute autre organisation acceptable par Israël, ait le contrôle total de Gaza, que les organisations terroristes soient désarmées, et Gaza entièrement démilitarisée ». Vaste programme ! L’Autorité palestinienne n’a certainement pas les moyens militaires pour reconquérir Gaza, désarmer le Hamas et les autres organisations djihadistes. On ne voit pas qui d’autre -à part l’armée israélienne- pourrait se lancer dans une telle opération qui ferait de nombreuses victimes de part et d’autre. Cela ne se réalisera pas de sitôt. À moins que …

Mais, de quel territoire s’agit-il ? Page 8, Kushner affirme, évoquant les conquêtes israéliennes lors de la guerre de six jours, que : « rarement dans l’Histoire, des pays se sont retirés de territoires conquis au cours d’une guerre défensive ». Et ajoute : « Il faut reconnaitre qu’Israël s’est d’ores et déjà retiré d’au moins 88% des territoires occupés en 1967 ». Il s’agit du Sinaï qu’Israël a évacué dans le cadre de la paix avec l’Égypte et n’a rien à voir avec l’affaire palestinienne. Alors, écrit-il : « Le transfert d’une partie importante du territoire de l’État d’Israël doit être considéré comme une concession significative », car, souligne-t-il : « c’est un territoire sur lequel Israël fait valoir des droits légaux et historiques ». Il n’évoque pas les droits historiques et légaux palestiniens.

Jérusalem, écrit-il, doit être reconnue comme la capitale souveraine et indivisible d’Israël. La barrière (le mur) de séparation doit être maintenue pour séparer les capitales des deux pays. « La capitale souveraine de l’État de Palestine pourrait se trouver dans un secteur de Jérusalem Est, au nord ou à l’est de la barrière de sécurité, à Kafr Aqab, la partie orientale de Shouafat et à A bou Dis. Elle pourrait être appelée Al Quds ou tout autre nom décidé par l’État de Palestine. ». Les accords d’Oslo envisageaient un parlement palestinien à Abou Dis, où un immeuble a été construit qui, depuis, est séparé de Jérusalem par le mur de séparation.

Il faut rappeler que lors des négociations de Camp David en juillet 2000, si Yasser Arafat était prêt à accepter la souveraineté israélienne sur les quartiers à majorité juive à Jérusalem Est, il n’avait aucune intention de renoncer aux secteurs à majorité arabe, musulmane ou chrétienne. Surtout sur le Haram el Charif, le troisième lieu saint de l’Islam (qui est aussi le Mont du temple du judaïsme). Là, le plan Trump annonce une chose et son contraire. Affirme d’abord que « Le statuquo doit y être maintenu sans interruption » Donc, seul le culte musulman doit y être autorisé. Mais Kushner ajoute : « Les personnes de toutes croyances devraient être autorisées à y prier d’une manière pleinement respectueuse de leur religion, prenant en compte des horaires de chaque prière religieuse et des fêtes, de même que d’autres facteurs religieux »
En d’autres termes, les juifs devraient pouvoir y faire leurs prières…

Selon Mati Steinberg ce serait une catastrophe, « un embrasement, pas seulement dans les territoires palestiniens mais dans l’ensemble de la région. Une telle mesure renforcerait le soutien populaire à Al Qaida, à Daesh, au sein du monde musulman et ferait le jeu de l’Iran et de ses alliés shiites. Le conflit israélo- arabe se transformerait en une guerre de religion. Ce serait également la fin du traité de paix israélo-jordanien qui interdit toute atteinte au statut du Haram el Charif / Mont du Temple ». Le colonel Jacques Neriah, rejoint entièrement cette analyse.
Il ne faut donc pas être surpris du rejet de ce pseudo plan de paix par le monde arabo-musulman. La diplomatie française le comprend-elle ?

L’interview au point.fr

« Israël est devenu pour la France un Vatican juif »

INTERVIEW. L’essayiste Charles Enderlin s’interroge sur le « sionisme religieux » de nombreux Juifs de France qui les pousse à soutenir sans condition Israël.

Propos recueillis par Catherine Golliau

Modifié le 03/02/2020 à 07:36 – Publié le 02/02/2020 à 15:45 | Le Point.fr

Dans Les Juifs de France entre République et sionisme (Seuil), l’ancien correspondant à Jérusalem de France 2 raconte comment une partie du judaïsme français est passée du soutien passionné de la République de Jules Ferry à celui de l’Israël de Netanyahou. Polémique.

Le Point : Votre livre semble montrer que les Juifs de France sont aujourd’hui écartelés entre la République et le soutien à Israël. Qu’est-ce qui vous fait dire cela ?

Charles Enderlin : Je suis un Franco-Israélien qui vit en Israël. Je m’y suis installé à la fin 1968 pour être israélien, démocrate et juif culturellement. Or, je constate que de plus en plus de gens, en Israël comme en France, se disent d’abord juifs. À Jérusalem, un immigré venu de France m’a ainsi dit récemment : «  Je suis juif, le passeport n’est rien puisqu’il y a des Arabes qui sont israéliens.  » Être juif prévaut pour beaucoup aujourd’hui à toute autre appartenance. C’est ainsi que, en France, certains sont prêts à tout accepter de la politique israélienne au nom de leur identité juive, même si cela signifie renoncer aux valeurs qui fondent la République française. Car s’identifier à Israël veut dire aussi accepter que ce pays occupe un autre peuple et discrimine ses propres citoyens arabes. J’ai donc voulu comprendre comment et pourquoi la communauté juive française est passée d’Isaac Jacob Crémieux, républicain, qui se battait à la fin du XIXe siècle pour l’assimilation des juifs au sein de la société française, à Meyer Habib, député franco-israélien qui se proclame « sioniste, partisan de l’intégrité d’Eretz Israël, et fidèle aux valeurs de la Torah ». Comme si on avait oublié que Crémieux est non seulement à l’origine du décret du 24 octobre 1870 qui impose la citoyenneté française aux Juifs d’Algérie, mais aussi de l’abolition de la peine de mort pour raison politique, et que, un siècle plus tard, c’est un autre garde des Sceaux juif, Robert Badinter, qui abolit la peine de mort. Qui sait aujourd’hui que la loi de 1884 autorisant le divorce, c’est Alfred Naquet ? Que le Front populaire et ses lois sociales, c’est Léon Blum ? Qui se souvient du rôle de Mendès France dans la politique d’après-guerre ? Ces juifs-là ont ardemment défendu non seulement la République, mais aussi ses valeurs les plus nobles, les plus progressistes, dont la laïcité.

Zemmour accuse les juifs ashkénazes réfugiés en France dans les années 1930 d’avoir été responsables de la montée de l’antisémitisme.

Vous attaquez bille en tête Éric Zemmour dès votre préface, mais, par le passé, d’autres juifs ont rejoint la droite extrême. Après tout, ce n’est pas parce que l’on est juif que l’on doit être de gauche…

C’est vrai. Et certains ont même soutenu les antisémites ! Quand Charles Maurras est reçu à l’Académie française en 1938, on a pu écrire que la liste des souscripteurs pour financer son épée comportait pas mal de notabilités juives. Toujours dans les années 1930, de nombreuses personnalités juives étaient membre de la Ligue des Croix-de-Feu. Le cas de René Mayer est exemplaire : grand avocat, membre du consistoire, l’institution fondée par Napoléon Ier pour administrer le culte israélite en France, protégé par Vichy, il a rejoint le Comité français de libération nationale à Alger en 1943 ; garde des Sceaux en 1949, il va autoriser la mise en liberté provisoire de Xavier Vallat, le commissaire général aux Affaires juives sous Vichy, antisémite et condamné à la Libération à dix ans de prison. Aujourd’hui, Éric Zemmour accuse les juifs ashkénazes réfugiés en France dans les années 1930 d’avoir été responsables de la montée de l’antisémitisme. Il se rapproche du Front national.

Lire aussi Qui est vraiment Éric Zemmour ?

Quelle est votre définition du sionisme ?

La même que celle de Theodor Herzl : donner aux juifs une terre où ils seront en sécurité, un État libéral et démocratique, qui rejette le messianisme. Cela signifie un État qui reconnaît les droits des Palestiniens. Même Vladimir Jabotinsky, le fondateur du sionisme nationaliste, envisageait un État juif avec l’égalité des droits. La droite nationaliste religieuse a fait passer l’idée que le sionisme est fondé sur un droit d’ordre divin. Résultat, quand on parle de sionisme en France, on parle de la politique du gouvernement israélien annexionniste. Et c’est au nom de ce sionisme-là qu’on accuse souvent d’antisémitisme ceux qui osent critiquer Israël.

Lire aussi Le sionisme ne résume pas le judaïsme

Le grand virage a été provoqué par la guerre des Six Jours en 1967.

Peut-on situer dans le temps l’évolution du judaïsme français vers le sionisme ?

La Shoah et l’aide apportée par le gouvernement de Vichy à la déportation des juifs a joué évidemment un rôle majeur dans le développement de la méfiance vis-à-vis de la France, mais jusque dans les années 1950, les israélites se définissaient dans leur immense majorité comme « Français de religion juive », voire, pour certains, « de confession mosaïque ». L’arrivée des Juifs d’Afrique du Nord a commencé à changer la donne. En 1962, 100 000 Français juifs d’Algérie ont débarqué en France la rage au cœur contre de Gaulle. Même si le consistoire a fait beaucoup pour ne pas renouveler les erreurs des années 1930 où les institutions israélites françaises ne voulaient pas d’une vague de réfugiés juifs de l’Est, l’intégration n’a pas toujours été facile. Beaucoup aussi se sont sentis coupables envers Israël : seuls 20 000 Juifs d’Algérie sont alors partis s’installer là-bas alors que les autres ont préféré la métropole pour conserver leurs droits de citoyens français. Mais le grand virage a été provoqué par la guerre des Six Jours en 1967. Les juifs ont eu peur qu’Israël ne disparaisse de la carte. Même Raymond Aron, qui se disait insensible à la création de l’État d’Israël, reconnaît alors qu’il a ressenti des bouffées de judaïsme. Mais cette peur était-elle justifiée ? Non, on le sait maintenant, les autorités israéliennes attendaient le feu vert américain pour attaquer. Quand ils l’ont eu, ils sont passés à l’offensive.

Mais le fait que de Gaulle traite alors Israël de « peuple dominateur » a profondément blessé les Juifs de France…

De Gaulle, fin stratège, savait que l’armée israélienne était mieux organisée et équipée (grâce au matériel français) que les armées arabes. Mais de Gaulle avait intimé à Israël de « ne pas tirer le premier ». Les Israéliens ne l’ont pas écouté. Le fait important, toutefois, c’est que, après la guerre des Six Jours, Israël s’est trouvé en situation d’occupant, n’était plus le petit pays sur la défensive, mais un État conquérant. Là, on constate une évolution dans l’attitude de la diaspora française. Contre un Emmanuel Levinas qui affirme qu’« Israël ne peut ni ne doit être un persécuteur », André Neher plonge dans le messianisme et affirme qu’Israël est du côté de la justice. Mieux, en 1968, il soutient qu’un juif ne doit pas critiquer Israël, car c’est donner des arguments aux antisionistes et aux antisémites. Cette parole a été si bien entendue qu’un sioniste de la première heure comme Wladimir Rabinovitch [Rabi, NDLR] a été ostracisé pour avoir osé critiquer les destructions de maisons palestiniennes et les arrestations arbitraires. En 1977, fait significatif, le Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif) a modifié sa charte. Initialement, cette organisation était pluraliste, mais, là, elle s’est clairement orientée vers le soutien à Israël. En fait, les grandes institutions juives manifestent pour la plupart, face à la politique israélienne, un silence de plus en plus assourdissant, qu’il s’agisse de la répression antipalestinienne ou de la loi de juillet 2018, voté par la Knesset, qui fait d’Israël l’État nation du peuple juif, discriminant les citoyens non juifs.

Depuis François Hollande, j’ai même l’impression qu’Israël est devenu pour la République française une sorte de Vatican juif.

En France, les juifs ont souvent été accusés d’une double allégeance, comme si la République n’avait pas confiance en eux. Georges Pompidou les a soupçonnés ouvertement, Raymond Barre, après l’attentat de la rue Copernic en 1980, a fait la distinction entre les victimes juives de la synagogue et les passants, ces « Français innocents ». Il y a de quoi se sentir ostracisé, non ?

Certes, mais la République a évolué elle aussi, et dans le sens de la reconnaissance du sionisme ! Dans le cas de Pompidou, c’est vrai, ses relations avec les Juifs de France se sont détériorées dès 1969 quand la France s’est rapprochée de la Libye de Kadhafi. Après l’épisode des vedettes lance-missiles qui étaient sous embargo à Cherbourg depuis la guerre des Six Jours et qui ont été récupérées illégalement par les Israéliens, il a fait dire par le biais du gaulliste René Massigli que l’on ne pouvait pas conditionner ses obligations de citoyen français au fait que la politique française épouse ou non les thèses de Tel-Aviv. « À s’engager dans cette voie, on risque de se trouver placé devant un choix : ou citoyen français, ou citoyen israélien. Puisse cette folie ne pas être commise.  » Aujourd’hui, je n’imagine pas un président de la République française dire cela. Depuis François Hollande, j’ai même l’impression qu’Israël est devenu pour la République française une sorte de Vatican juif. Prenez la commémoration de la rafle du Vél’ d’Hiv : c’était un événement franco-français, or, Emmanuel Macron a invité Netanyahou, et reprend à son compte la formule « antisionisme égale antisémitisme ».

Le développement de l’antisémitisme en France n’explique-t-il pas que les juifs se tournent vers Israël ?

La résurgence de l’antisémitisme, les attentats antijuifs, ont provoqué d’abord une hausse importante de l’immigration vers Israël, mais, le nombre de départs est en baisse. En 2019, à peine 2 000 Français juifs ont émigré en Israël. Au-delà de la grande crainte des juifs face à l’antisémitisme, il faut dire que jamais les Juifs de France n’ont été aussi protégés par la législation ; jamais, ils n’ont bénéficié d’une telle empathie du pouvoir et du soutien des administrations françaises.

Il existe un judaïsme réformé, libéral, qui est rejeté, ostracisé par l’orthodoxie, même en France.

Ces partisans de la politique israélienne que vous dénoncez ne sont-ils pas une infime minorité ?

Selon une source au Crif, seuls 130 000 juifs seraient liés de près ou de loin à une institution ou une association juive en France sur une population estimée entre 400 000 et 600 000. Mais leur voix est de plus en plus forte et la République française y est de plus en plus sensible. C’est peut-être là le problème.

Vous concluez votre livre en disant que la solution en diaspora pourrait être le développement du judaïsme libéral, beaucoup plus ouvert que le judaïsme orthodoxe. Pourquoi ?

Les communautés de la diaspora font face à un double problème : leur lien avec Israël qui développe avec l’appui des États-Unis une politique d’annexion de la vallée du Jourdain et des colonies de Cisjordanie ainsi que de Jérusalem-Est où les Palestiniens seront traités comme des non-citoyens. Sont-ils prêts à soutenir une politique qui ressemble à l’apartheid ? Deuxième problème : la profonde transformation d’une partie du judaïsme qui tend depuis 1967 à se recentrer autour du Temple de Jérusalem, le lieu saint. Or, il existe un judaïsme réformé, libéral, moderne en plein développement notamment dans les pays anglo-saxons, mais qui est rejeté, ostracisé par l’orthodoxie, même en France. De leur choix va dépendre l’avenir de la communauté juive.

 

Les Juifs de France entre République et sionisme

Extrait de l’introduction:

Proche des idées du Front national, Zemmour dispose d’un accès sans précédent aux médias. Chroniqueur permanent dans l’émission matinale de RTL, la radio la plus écoutée de France, hôte, avec Éric Naulleau, d’une émission hebdomadaire de télévision, ses livres se vendent par centaines de milliers d’exemplaires. Selon l’historien Laurent Joly : « Depuis Barrès et Maurras, aucun autre intellectuel, journaliste ou écrivain, n’avait eu ce statut de passeur des idées d’extrême droite auprès d’un très large lectorat. »

Alain Finkielkraut est l’autre grande voix juive identitaire et conservatrice de la France. Lui aussi dispose de moyens médiatiques importants pour diffuser ses idées. Depuis 1987, le philosophe anime chaque samedi sur France Culture une émission très écoutée par le public cultivé. Il exerce une sorte de magistère sur les droites françaises, dont les organes de presse l’encensent : Valeurs actuelles, Le Figaro. Il est le collaborateur régulier de Causeur d’Élizabeth Lévy. Le Front national ne le critique jamais, tandis qu’une partie de la gauche républicaine le respecte et le soutient. La majorité des institutions juives le regardent comme une sorte de rabbin laïc.

À l’instar du CRIF et du Consistoire, Alain Finkielkraut, tout en se déclarant partisan de la solution à deux États, défend inconditionnellement Israël, dont les ennemis sont, selon lui, antijuifs : « L’antisémitisme est revenu et ce n’est plus l’antisémitisme résiduel du nationalisme français. C’est un antisémitisme fier de lui-même à qui on ne peut pas faire honte puisqu’il s’exprime dans la langue de l’antiracisme. Il s’agit d’un antisémitisme antiraciste car, précisément, pour ces antisémites-là, les Juifs sont passés de l’autre côté de la barricade avec Israël et l’occupation de la Palestine. Tout ça étant pensé dans des termes racistes : Israël est un État raciste, donc s’opposer à Israël et à tous ceux qui se sentent un lien avec ce pays, c’est combattre des racistes. […] La haine d’Israël est très répandue dans le monde arabe, mais se trouve relayée par une partie de la gauche en France […] Je m’attendais à tout sauf à avoir à combattre l’antiracisme comme nous devions combattre les idéologies totalitaires du xxe siècle. […] On vous taxe d’islamophobe en mettant en parallèle la judéophobie des années 1930. Le sous-texte de cette accusation, c’est que les musulmans sont les Juifs d’aujourd’hui. Et que nous, nous sommes les nazis[1]. »

La critique d’Israël est interdite au nom de la lutte contre l’antisémitisme. Surtout, un Juif ne doit jamais offrir d’arguments aux ennemis de la communauté juive. Déjà en janvier 1968, lors du Colloque des intellectuels juifs de langue française, André Neher avait proclamé : « Beaucoup d’intellectuels juifs de la diaspora revendiquent le droit de critique à l’égard d’Israël, sans se rendre compte du mécanisme mortellement dangereux dans lequel ils acceptent d’entrer. […] Être contre Israël par quelque nuance que ce soit, c’est sur ce point précis être vraiment et fatalement contre Israël, c’est apporter à la mise en accusation d’Israël une contribution dont les répercussions sur l’ensemble sont dangereusement imprévisibles. Ces critiques sont donc nocives en logique pure[2]. »

Wladimir Rabi, un sioniste de la première heure, ancien résistant, magistrat, subira l’ostracisme de la communauté juive en raison de sa condamnation de la politique israélienne : « Je me sépare de l’intégrisme juif, qu’il soit spirituel ou séculier. Je n’accepte pas que la raison d’État puisse nous amener à justifier le fait des villages rasés et des maisons détruites, ni les sanctions collectives, ni l’inévitable dégradation que constitue finalement l’occupation d’un territoire sur lequel vit une population qui n’accepte pas le pouvoir d’une armée, fût-elle la plus bienveillante qui soit[3]. » Rabi ne sera pas le seul à subir l’ancestrale sanction du « herem », l’exclusion de la communauté.

Que dirait-il, aujourd’hui, de l’adoption par la Knesset (en juillet 2018) de la loi déclarant Israël État-nation du peuple juif, mais discriminant les minorités non juives ? Le judaïsme français se confond-il désormais avec ce petit État du Proche-Orient ? « Dans ce cas, il sortirait de l’histoire universelle », selon la mise garde de Raymond Aron.

J’ai écrit ce livre pour tenter de comprendre l’évolution de ces Juifs français dont je fus autrefois si proche et dont je me sens souvent aujourd’hui tellement éloigné. C’est l’histoire de la transformation d’une communauté prestigieuse qui a donné à la République les Crémieux, les Netter, les Naquet, les Reinach, Blum, Cassin, Helbronner, Mendès France, Aubrac, Léon Meiss, Simone Veil, le grand rabbin Jacob Kaplan, pour ne citer que quelques noms, et qui est aujourd’hui celle des Meyer Habib, des Gilles William Goldnadel, des Finkielkraut, des Zemmour, du CRIF – autant de soutiens inconditionnels d’Israël.

[1]. Sur la chaîne de télévision israélienne I24, dans l’émission « Élie sans interdit », 15 octobre 2017. Repris par Valeurs actuelles.

[2]. André Néher, La Conscience juive. Données et débats, Paris, PUF, 1971, p. 359.

[3]. L’Arche, février-mars 1967.