Les Juifs de France entre République et sionisme

Extrait de l’introduction:

Proche des idées du Front national, Zemmour dispose d’un accès sans précédent aux médias. Chroniqueur permanent dans l’émission matinale de RTL, la radio la plus écoutée de France, hôte, avec Éric Naulleau, d’une émission hebdomadaire de télévision, ses livres se vendent par centaines de milliers d’exemplaires. Selon l’historien Laurent Joly : « Depuis Barrès et Maurras, aucun autre intellectuel, journaliste ou écrivain, n’avait eu ce statut de passeur des idées d’extrême droite auprès d’un très large lectorat. »

Alain Finkielkraut est l’autre grande voix juive identitaire et conservatrice de la France. Lui aussi dispose de moyens médiatiques importants pour diffuser ses idées. Depuis 1987, le philosophe anime chaque samedi sur France Culture une émission très écoutée par le public cultivé. Il exerce une sorte de magistère sur les droites françaises, dont les organes de presse l’encensent : Valeurs actuelles, Le Figaro. Il est le collaborateur régulier de Causeur d’Élizabeth Lévy. Le Front national ne le critique jamais, tandis qu’une partie de la gauche républicaine le respecte et le soutient. La majorité des institutions juives le regardent comme une sorte de rabbin laïc.

À l’instar du CRIF et du Consistoire, Alain Finkielkraut, tout en se déclarant partisan de la solution à deux États, défend inconditionnellement Israël, dont les ennemis sont, selon lui, antijuifs : « L’antisémitisme est revenu et ce n’est plus l’antisémitisme résiduel du nationalisme français. C’est un antisémitisme fier de lui-même à qui on ne peut pas faire honte puisqu’il s’exprime dans la langue de l’antiracisme. Il s’agit d’un antisémitisme antiraciste car, précisément, pour ces antisémites-là, les Juifs sont passés de l’autre côté de la barricade avec Israël et l’occupation de la Palestine. Tout ça étant pensé dans des termes racistes : Israël est un État raciste, donc s’opposer à Israël et à tous ceux qui se sentent un lien avec ce pays, c’est combattre des racistes. […] La haine d’Israël est très répandue dans le monde arabe, mais se trouve relayée par une partie de la gauche en France […] Je m’attendais à tout sauf à avoir à combattre l’antiracisme comme nous devions combattre les idéologies totalitaires du xxe siècle. […] On vous taxe d’islamophobe en mettant en parallèle la judéophobie des années 1930. Le sous-texte de cette accusation, c’est que les musulmans sont les Juifs d’aujourd’hui. Et que nous, nous sommes les nazis[1]. »

La critique d’Israël est interdite au nom de la lutte contre l’antisémitisme. Surtout, un Juif ne doit jamais offrir d’arguments aux ennemis de la communauté juive. Déjà en janvier 1968, lors du Colloque des intellectuels juifs de langue française, André Neher avait proclamé : « Beaucoup d’intellectuels juifs de la diaspora revendiquent le droit de critique à l’égard d’Israël, sans se rendre compte du mécanisme mortellement dangereux dans lequel ils acceptent d’entrer. […] Être contre Israël par quelque nuance que ce soit, c’est sur ce point précis être vraiment et fatalement contre Israël, c’est apporter à la mise en accusation d’Israël une contribution dont les répercussions sur l’ensemble sont dangereusement imprévisibles. Ces critiques sont donc nocives en logique pure[2]. »

Wladimir Rabi, un sioniste de la première heure, ancien résistant, magistrat, subira l’ostracisme de la communauté juive en raison de sa condamnation de la politique israélienne : « Je me sépare de l’intégrisme juif, qu’il soit spirituel ou séculier. Je n’accepte pas que la raison d’État puisse nous amener à justifier le fait des villages rasés et des maisons détruites, ni les sanctions collectives, ni l’inévitable dégradation que constitue finalement l’occupation d’un territoire sur lequel vit une population qui n’accepte pas le pouvoir d’une armée, fût-elle la plus bienveillante qui soit[3]. » Rabi ne sera pas le seul à subir l’ancestrale sanction du « herem », l’exclusion de la communauté.

Que dirait-il, aujourd’hui, de l’adoption par la Knesset (en juillet 2018) de la loi déclarant Israël État-nation du peuple juif, mais discriminant les minorités non juives ? Le judaïsme français se confond-il désormais avec ce petit État du Proche-Orient ? « Dans ce cas, il sortirait de l’histoire universelle », selon la mise garde de Raymond Aron.

J’ai écrit ce livre pour tenter de comprendre l’évolution de ces Juifs français dont je fus autrefois si proche et dont je me sens souvent aujourd’hui tellement éloigné. C’est l’histoire de la transformation d’une communauté prestigieuse qui a donné à la République les Crémieux, les Netter, les Naquet, les Reinach, Blum, Cassin, Helbronner, Mendès France, Aubrac, Léon Meiss, Simone Veil, le grand rabbin Jacob Kaplan, pour ne citer que quelques noms, et qui est aujourd’hui celle des Meyer Habib, des Gilles William Goldnadel, des Finkielkraut, des Zemmour, du CRIF – autant de soutiens inconditionnels d’Israël.

[1]. Sur la chaîne de télévision israélienne I24, dans l’émission « Élie sans interdit », 15 octobre 2017. Repris par Valeurs actuelles.

[2]. André Néher, La Conscience juive. Données et débats, Paris, PUF, 1971, p. 359.

[3]. L’Arche, février-mars 1967.

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