Dans Libé. mon analyse

Arrêtons de financer l’Autorité palestinienne

Par Charles Enderlin , Journaliste à Jérusalem 12 janvier 2017 à 18:46 (mis à jour à 18:56)
Des manifestants palestiniens aux prises avec l’armée israélienne près de la colonie de Qadomem, en Cisjordanie, le 30 décembre. Photo Mohamad Torokman. Reuters

En coupant les budgets des Territoires palestiniens, l’Union européenne placerait le gouvernement de Benyamin Nétanyahou devant les responsabilités qui reviennent à toute puissance occupante.

Après l’échec du sommet de Camp David en juillet 2000, des négociations de Taba en janvier 2001, de la rencontre de Charm el-Cheikh en février 2005, George W. Bush, le président américain, décidait qu’il était temps d’en finir avec le conflit israélo-palestinien. Le 27 novembre 2007, à Annapolis, il réunissait Ehud Olmert, le Premier ministre israélien, et Mahmoud Abbas, le président palestinien, pour frapper dans le marbre le principe de la solution à deux Etats. Les deux hommes s’engageaient à conclure les négociations en une année.

Trois semaines plus tard, à Paris, Nicolas Sarkozy ouvrait la conférence internationale des donateurs pour l’Etat palestinien en rappelant qu’il s’agissait de créer aux côtés d’Israël : «Un Etat souverain sur son territoire et ses ressources, contrôlant ses frontières, disposant d’une continuité entre Gaza, la Cisjordanie et Jérusalem-Est. Un Etat de droit, disposant d’institutions fortes et indépendantes, qui assurera la sécurité de ses citoyens, fera respecter la loi et l’ordre […]. Au bout du compte, un Etat politiquement et économiquement viable.» Salam Fayyad, le Premier ministre palestinien, demandait 4,5 milliards d’euros aux donateurs qui, déjà, depuis la signature des accords d’Oslo, avaient déboursé plus de 7 milliards d’euros. Il a reçu des promesses pour la bagatelle de 6,5 milliards d’euros de la part des 70 délégations d’Etats réunies à Paris. L’Union européenne a de nouveau mis la main au portefeuille. Aux 563,28 millions d’euros déjà transférés en 2007, sont venus s’y ajouter 494,91 millions en 2008. Selon des sources diplomatiques, il faut adjoindre les sommes offertes par les divers pays de l’UE, qui, en la doublant, portent l’aide aux Palestiniens à près de 1 milliard d’euros (en 2015, encore, l’UE a remis 342,42 millions d’euros à l’Autorité autonome). Les pourparlers ont débuté et, à nouveau, ce fut l’échec. La droite israélienne en accuse les Palestiniens qui auraient refusé les «concessions sans précédent, offertes par Olmert». Faux, rétorque l’entourage d’Abbas : «Nous n’avons jamais reçu une proposition sérieuse par écrit pour l’étudier. Tout était verbal et n’engageait que ceux qui écoutaient.» En réalité, sous le coup d’une enquête judiciaire pour corruption, impopulaire, Ehud Olmert n’avait plus la possibilité de conclure un accord en bonne et due forme. Condamné, il a fini derrière les barreaux. Benyamin Nétanyahou lui a succédé à la présidence du Conseil en 2009 et, depuis, Israéliens et Palestiniens n’ont plus repris les discussions de fond sur les éléments de la solution à deux Etats.

Barack Obama, arrivé à la Maison Blanche la même année, n’a même pas réussi à relancer des pourparlers autres que sur la reprise des négociations. John Kerry, avant de quitter le département d’Etat, relève que durant ces huit années 100 000 colons supplémentaires se sont installés en Cisjordanie. Il en rejette la responsabilité sur Nétanyahou et son gouvernement, «le plus à droite de l’histoire d’Israël», dit-il, en constatant le quasi total contrôle israélien sur la zone C, 60 % du territoire, habité par près de 400 000 colons et où le développement palestinien est interdit. Une situation critiquée par de nombreux diplomates européens en poste dans la région. Tout en gardant l’anonymat, ils déclarent à qui veut les entendre : «De fait, nous finançons le maintien de l’occupation israélienne.»

Dans ces conditions, n’est-il pas grand temps de faire le bilan ? Les milliards investis par la communauté internationale, s’ils ont permis le développement d’institutions palestiniennes, n’ont pas fait avancer d’un millimètre la solution à deux Etats. Alors, pourquoi, au nom des bailleurs de fonds européens, François Hollande et Angela Merkel ne prendraient-ils pas l’initiative de fixer une date limite au-delà de laquelle Israël – puissance occupante selon les conventions de Genève – devrait assumer le financement du budget palestinien ? Cela libérerait le contribuable européen de ce fardeau, et placerait le gouvernement de Nétanyahou devant ses responsabilités à un moment où s’ouvre une nouvelle page de l’histoire du Proche-Orient. L’enjeu, c’est l’avenir de la région, d’Israël et de la nation palestinienne. Car les premières décisions de la nouvelle administration Trump ne poussent pas à l’optimisme. Le président élu a nommé David Friedman au poste de nouvel ambassadeur américain en Israël. A la tête de l’Association des amis de la colonie Beit El, c’est un fervent partisan de l’annexion des Territoires palestiniens. Il entend œuvrer pour le transfert à Jérusalem de l’ambassade des Etats-Unis installée aujourd’hui à Tel-Aviv. Ce serait le dernier clou dans le cercueil du processus de paix entamé en 1993 avec la signature des accords d’Oslo. Il ne resterait plus qu’à en publier l’acte de décès formel.

Dernier ouvrage paru : Au nom du Temple – Israël et l’irrésistible ascension du messianisme juif (1967-2013), Seuil, 2013.

Charles Enderlin Journaliste à Jérusalem

Israël-Palestine en 2016. La fin?

J’avais mis en ligne cette analyse avant la révélation par Barak Ravid, l’excellent correspondant politique du Haaretz,  que le gouvernement israélien se prépare à la disparition de l’Autorité palestinienne. Mon papier a donc été légèrement modifié.

 

« Kadish pour les efforts de paix américains ». C’est le titre de l’édito publié, vendredi dernier (1 janvier) dans Haaretz, par Peter Beinart, professeur de Sciences-Po à la City University de New York. Le Kaddish est la prière prononcée par le plus proche membre de la famille du défunt lors d’un enterrement juif. En l’occurrence, il ne s’agit pas de proclamer la mort du processus de paix israélo-palestinien. L’avis de décès a été publié il y a de cela quelques années. Avec plus de 400000 colons installés en Cisjordanie, la quasi impossibilité de parvenir à un accord sur Jérusalem Est, et surtout sur le Mont du Temple/Al Aqsa, on ne voit pas comment il serait possible de créer un état palestinien. Il faut également tenir compte du schisme entre le Hamas à Gaza et l’OLP installée en Cisjordanie, sans oublier la situation politique au sein de la direction du Fatah qui ressemble de plus en plus à une cour byzantine.

USA out!

Peter Beinart, annonce la fin des initiatives américaines pour relancer les négociations israélo-palestiniennes. A priori, ce serait plutôt une bonne nouvelle. De la gestion calamiteuse du sommet de Camp David par Bill Clinton en juillet 2000 à Barack Obama, toutes les administrations US ont été incapables capables de faire avancer le processus de paix ne serait-ce que d’un millimètre. Inutile de revenir sur cet échec monumental, le premier d’une longue liste d’erreurs, d’analyses erronées politiques et militaires, à la source des catastrophes auxquelles on assiste au Proche Orient.

Hilary pro Bibi

Donc, selon l’analyse de Beinart, Benjamin Netanyahu peut être tranquille. L’Amérique et donc la communauté internationale, ne veulent plus entendre parler du conflit avec les Palestiniens. Aucun candidat à la présidence ne parle d’une solution à deux états. Un anathème pour les républicains. Côté démocrate, Hilary Clinton, reprend l’argumentation de Netanyahu : « Il est difficile d’envisager la possibilité d’un accord aussi longtemps que les Israéliens ne sauront pas ce qu’il va se passer en Syrie et si la Jordanie va rester stable. » Elle est en faveur de l’octroi de  « plus d’autonomie » aux Palestiniens et donc du maintien du contrôle sécuritaire de la Cisjordanie par Israël. Tout cela si, comme l’espère la droite israélienne, le fragile équilibre qui règne dans cette région peut être maintenu. Car la grande question posée par tous les experts n’est pas si l’Autorité autonome va s’effondrer, mais comment et quand ce dernier vestige des accords d’Oslo va-t-il disparaître ?

Gaza

Les raisons de manquent pas. D’abord, socio-économiques. Selon le dernier rapport de la Banque mondiale, les palestiniens s’appauvrissent pour la troisième année consécutive. 25% vivent sous le seuil de pauvreté. 39% à Gaza et 14% en Cisjordanie. 60% des gazaouis sont au chômage. 80 % des habitants de ce territoire dépendent de l’aide financière des diverses ONG internationales. La reconstruction des immeubles détruits lors de la guerre de juillet 2014 est quasiment en panne. Gaza est à nouveau au bord de l’implosion et le Hamas y fait face à la multiplication des cellules salafistes. L’organisation réagit en soufflant sur les braises de ce que l’on appelle « l’Intifada des couteaux » en Cisjordanie et à Jérusalem-Est, et lance des appels à de nouveaux attentats. Le gouvernement israélien prend grand soin de ne pas réagir en attaquant les dirigeants du Hamas à Gaza ou en y resserrant le blocus. Au contraire, réalisant que cela pourrait conduire à une détérioration rapide de la situation, les barrages, par où passent les denrées et les marchandises destinées a Gaza, fonctionnent à plein régime.

Veiller à la stabilité

En Cisjordanie, la situation est toute aussi instable. Crise économique, en 2015 le PIB ne devait augmenter que de 1,8% pour une accroissement de la population de plus de 3%. Absence de toute perspective de négociations avec Israël. Guerres internes au sein de la direction de l’OLP et du Fatah où se déroule la lutte pour la succession de Mahmoud Abbas. Sur le terrain, le développement de la colonisation se poursuit. Si la coordination sécuritaire avec Israël est maintenue cahin caha, les policiers palestiniens chargés de maintenir l’ordre dans les zones autonomes, ont de plus en plus d’états d’âme. Ce sont souvent leurs propres enfants qui vont affronter les militaires israéliens aux check points. Pas question pour Israël de retenir le versement des taxes perçues pour le compte de l’Autorité même si, régulièrement, les dirigeants palestiniens expriment leur soutien aux auteurs d’attentats.

La fin en 2016 ?

Un attentat particulièrement sanglant, commis par des palestiniens ou des extrémistes juifs, pourrait tout faire basculer très vite, et mener à la réoccupation par Tsahal des villes autonomes. Ce serait le dernier clou dans le cercueil de la paix régionale sur laquelle sont fondés les traités conclus entre Israël, l’Égypte la Jordanie, mais aussi avec l’Europe. Sans parler de la relance de l’agitation anti-israélienne dans les communautés musulmanes à l’étranger. Israël devrait financer directement l’occupation de la Cisjordanie et ne pourrait plus compter sur l’aide fournie par la communauté internationale à l’Autorité palestinienne, sans parler du  déploiement de milliers de militaires dans les anciennes zones autonomes etc. etc. Espérons que ce scénario du pire ne se réalisera pas.